Le couturier Karl Lagerfeld a un jour décrit Jacques Chirac comme quelqu'un de «très fort pour embobiner son monde». Il aurait adoré l'intervention télévisée faite vendredi par le président français sur le contrat première embauche (CPE). Le discours a commencé bizarrement. Dès les premières secondes de l'allocution, un écho dû à un problème technique a fait croire qu'un double invisible donnait la réplique au président français. C'est ensuite son contenu alambiqué qui a semé la perplexité, notamment chez les opposants au CPE (lire l'encadré ci-dessous).

A vrai dire, l'équation que devait résoudre Jacques Chirac était complexe, voire insoluble. Il devait à la fois éviter de désavouer ouvertement son premier ministre, Dominique de Villepin, le concepteur du CPE avec lequel il a jusqu'à présent affiché sa solidarité. Il devait aussi se poser en père de la Nation, soucieux d'apaiser les tensions sociales et donc de faire un geste en direction du front anti-CPE.

Face à cette double exigence, Jacques Chirac invente un compromis que personne n'avait prévu. D'un côté, il promulgue le CPE, conformément au processus constitutionnel: «Le parlement, les élus de la Nation, ont voté la loi sur l'égalité des chances [ndlr: qui inclut le CPE]. En démocratie, cela a un sens et doit être respecté. C'est pourquoi j'ai décidé de promulguer cette loi, mais aussi parce que je pense que le contrat première embauche peut être un instrument efficace pour l'emploi.»

Dans le même temps, Jacques Chirac demande au gouvernement de «préparer immédiatement deux modifications de la loi sur les points qui ont fait débat. La période de deux ans sera réduite à un an. En cas de rupture du contrat, le droit du jeune salarié à en connaître les raisons sera inscrit dans la nouvelle loi.» Il ajoute qu'aucun CPE ne pourra être signé sans intégrer ces modifications. La loi promulguée par lui ne peut donc pas s'appliquer dans sa version initiale - un paradoxe jugé «incompréhensible» par les opposants au CPE.

En outre, et c'est la seconde carotte offerte à ces derniers, Chirac demande au gouvernement de conduire avec les «partenaires sociaux» de vastes négociations sur la «sécurisation des parcours professionnels et de la lutte contre la précarité». Il n'est pas dit que les syndicats, qui demandaient le retrait pur et simple du CPE, acceptent d'y participer.

L'autre inconnue née de ce discours est la réaction de Dominique de Villepin. Depuis le début de la crise, il y a deux mois, ce dernier a d'abord adopté une posture intransigeante, se vantant de posséder des attributs virils qui faisaient défaut à ses prédécesseurs contraints de retirer des lois sous la pression de la rue. Il a ensuite proposé de modifier le CPE sur ses deux points les plus sensibles (durée de la période d'essai et besoin d'explication en cas de licenciement), mais les syndicats ont refusé de discuter avec lui. Aujourd'hui, le voilà contraint de reprendre son projet fétiche. Cela pourrait être interprété comme une forme d'échec personnel, d'autant que son rival Nicolas Sarkozy a bruyamment approuvé la décision de Jacques Chirac.

Sur le fond, le président maintient que la philosophie du CPE - permettre aux entreprises de licencier plus facilement pour embaucher davantage - est la bonne: «Ensemble, nous devons travailler pour mettre fin à cette situation choquante où des entreprises, parce qu'elles craignent les rigidités excessives, préfèrent refuser une commande ou délocaliser plutôt que de recruter, alors que tant de personnes sont enfermées dans le chômage et la précarité.»

Est-ce la fin de la crise? Selon le politologue Nicolas Sauger, spécialiste de la droite française, Jacques Chirac et Dominique de Villepin ne sont pas sortis d'affaire: «Si les manifestations contre le CPE survivent aux vacances de Pâques et vont crescendo, la situation ne sera pas tenable pour le gouvernement.» Les prochains jours diront si le surprenant compromis que Jacques Chirac a sorti de son chapeau suffira à casser la dynamique de la protestation contre le CPE.