Face à la montée en puissance des talibans, à la guerre d'usure en Afghanistan, aux risques de contagion vers le Pakistan voisin et de déstabilisation régionale, il n'y a pas que Washington et les coalisés des forces de l'OTAN qui s'inquiètent. L'Arabie saoudite s'implique désormais activement dans un processus de réconciliation entre le gouvernement du président Hamid Karzaï et les insurgés. Profitant du ramadan et du pèlerinage de La Mecque, le roi Abdallah a favorisé un dialogue dans la ville sainte du 24 au 27septembre auquel ont participé 11militants talibans et deux officiels afghans.

Il y a une semaine, Hamid Karzaï proposait au mollah Omar, ex-dirigeant du régime taliban déboulonné en 2001, de «rentrer au pays». Ce dernier a signifié une fin de non-recevoir. Les émissaires talibans dépêchés à La Mecque, représentants de factions modérées ou «nationalistes», ont posé 11conditions à l'ouverture de toute négociation avec Kaboul, dont une incontournable: le retrait préalable des forces étrangères.

Pourquoi l'Arabie saoudite, patrie d'Oussama ben Laden, berceau du wahabisme dont l'interprétation rigoriste de l'islam est la source d'inspiration de l'intégrisme taliban, un pays dont de nombreux djihadistes sont originaires et par ailleurs un allié des Etats-Unis, s'active-t-elle soudain sur ce terrain miné? «Riyad est aujourd'hui très inquiet de la situation en Afghanistan et craint un retour de flamme si les talibans s'emparent de Kaboul avec les combattants d'Al-Qaida, explique Roland Jacquard, président de l'Observatoire international du terrorisme. Et si le Pakistan, une puissance nucléaire, devait tomber à son tour, c'est la catastrophe générale.»

Cela fait deux ans que Hamid Karzaï sollicite la médiation de l'Arabie saoudite. Au départ, le roi Abdallah était réticent, davantage préoccupé par l'Irak, l'Iran et le Liban. Les troupes coalisées semblaient par ailleurs contrôler le terrain afghan. La donne a changé ces derniers mois. L'OTAN et l'armée afghane peine de plus en plus à imposer leur autorité - au point qu'un brigadier britannique déclarait le week-end passé qu'ils «ne gagneraient pas cette guerre» - et Pervez Musharraf, avec lequel l'Arabie saoudite entretenait des liens étroits, a été chassé du pouvoir à Islamabad au profit d'Asif Ali Zardari, un homme que Riyad connaît mal.

«Les Occidentaux ont fait le tour de toutes les stratégies et Washington n'arrive pas à grossir les rangs de l'OTAN. De leur côté, les talibans savent qu'ils ne pourront pas non plus gagner cette guerre. Le moment se prête bien à une intervention de l'Arabie saoudite qui bénéficie de son aura religieuse et qui a gardé d'excellents contacts avec les talibans», précise Hasni Abidi, directeur du Centre d'études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam). L'Arabie saoudite fut en effet le seul pays avec le Pakistan et les Emirats arabes unis à reconnaître le régime des talibans condamné pour son extrémisme religieux par le reste de la planète.

Pour agir, Riyad a reçu un feu vert des Etats-Unis, puissance tutélaire qui assure plus que jamais sa sécurité face à la menace d'Al-Qaida et à la grande puissance chiite qu'est l'Iran. Mais, comme toujours, le roi Abdallah impose sa propre partition - qui peut s'apparenter à un double jeu.

«En résumé, explique Antoine Basbous, le directeur de l'Observatoire des pays arabes, l'Arabie saoudite a élaboré pour l'Afghanistan la doctrine du ni: ni Al-Qaida, ni troupes américaines. En clair, il faut ressusciter la relation entre Hamid Karzaï et les talibans pour isoler ces derniers d'Al-Qaida. Pour cela il faut minimiser l'intervention occidentale en Afghanistan, car celle-ci renforce les talibans.» La multiplication des bavures de l'aviation américaine ces derniers mois, provoquant des dizaines de victimes civiles, poussent les populations locales dans les bras des talibans. Pour la famille royale saoudienne, les Etats-Unis ne comprennent rien à la réalité afghane. Les talibans ne forment pas un monolithe et la seule solution est de faire confiance aux Afghans pour régler leurs problèmes entre eux en les guidant au besoin dans cette voie.

Les Etats-Unis n'ont pas le même agenda. Pas question pour eux de cesser la lutte contre les ennemis d'hier et d'offrir à nouveau l'Afghanistan aux talibans, même en échange d'une stabilisation de la région. Pas encore du moins. Washington et Riyad ont toutefois un ennemi commun: Al-Qaida. Encore hésitant au lendemain du 11septembre 2001, le royaume se dit en lutte contre l'organisation d'Oussama ben Laden depuis qu'il a lui-même été victime d'attentats, dont un particulièrement sanglant le 12 mai 2003. Reste que la population, elle, conserve en grande partie sa sympathie pour l'islamisme radical et que les fonds saoudiens alimentent encore le djihad.

Les conditions d'une réussite de cette médiation ne sont toutefois pas réunies, estime encore Antoine Basbous: «Cette ouverture de Karzaï intervient un peu tard, au moment où le rapport de force est favorable aux talibans. Dans une guerre, il faut un vainqueur et un vaincu. Je ne pense pas qu'aujourd'hui le camp de Karzaï et des Occidentaux soient prêts à capituler. Mais cela permet une trêve avec l'espoir de diviser les talibans et Al-Qaida.»

«Il y a des talibans qui sont prêts à entendre les sirènes de l'Arabie saoudite, ajoute Roland Jacquard. Mais même pour ceux-là, le départ des forces de la coalition internationale et son remplacement par une force islamique d'interposition est une exigence pour toute négociation.»