Chercheur à l’Institut français du Proche-Orient de Beyrouth et spécialiste de la Tunisie, Vincent Geisser redoute les conséquences de l’affrontement entre laïcs et islamistes qui paralyse la scène politique du pays. Entretien.

Le Temps: Pourquoi l’assassinat de Chokri Belaïd a-t-il un impact aussi profondément déstabilisateur?

Vincent Geisser: Premièrement parce que les Tunisiens n’ont pas l’habitude des assassinats politiques. C’est une pratique connue au Liban ou ailleurs, mais elle est étrangère aux mœurs politiques tunisiennes. L’aspect inédit de l’agression a donc provoqué un effroi considérable. Deuxièmement, ce crime s’inscrit dans un contexte politique chargé et brouillé, où l’on assiste à une bipolarisation croissante entre les fronts laïc et islamiste.

– Comment cette fracture s’est-elle créée?

– Durant les premiers mois après la chute de Ben Ali, nous assistions à un face-à-face entre les acteurs de l’ancien régime et des révolutionnaires issus de toutes les tendances politiques. Les choses ont évolué pour déboucher sur la situation actuelle, où le bloc des révolutionnaires s’est divisé et où les tenants de l’ancien régime ont quitté le devant de la scène pour intégrer les nouveaux camps, qui opposent désormais laïcs et islamistes. Le problème, c’est que leur bras de fer ne s’inscrit pas dans une compétition classique entre une majorité au pouvoir et une opposition qui attend son heure. Il s’agit de deux interlocuteurs devenus incapables de dialoguer, qui se revendiquent chacun comme les seuls détenteurs de la légitimité révolutionnaire. Très radical, ce conflit n’est en outre pas représentatif de la société tunisienne. Les gens ne se définissent généralement ni comme laïcs, ni comme islamistes, mais comme musulmans, et la plupart sont très attachés à certains acquis libéraux comme le Code du statut personnel (ndlr: instauré par le président Bourguiba). On assiste donc à une déconnexion progressive entre la sphère politique et la population.

– La transition démocratique est-elle menacée?

– L’horizon politique est bouché pour l’heure, et il est clair que l’impasse actuelle pourrait favoriser l’immixtion de l’appareil sécuritaire dans les affaires de l’Etat. A force de porter des stratégies manichéennes, les deux camps prennent le risque de voir émerger un gouvernement de salut national sécuritaire, même si cela ne durerait probablement pas. Le comble, c’est qu’à l’exception des salafistes, tous les acteurs en présence sont favorables au pluralisme politique et acquis à la démocratie. Dans les deux camps, on fait preuve d’irresponsabilité.

– Quel regard portez-vous sur l’évolution du parti Ennahda depuis qu’il a remporté les élections?

– Cette formation a raté une occasion historique de devenir un grand parti islamiste démocrate et moderne. Elle détient la majorité, elle aurait pu s’inspirer de la trajectoire de l’AKP turc, mais au lieu de cela, elle est redevenue ce qu’elle était il y a vingt ans: un parti islamiste étriqué. Les modérés n’ont pas réussi à s’imposer et sont devenus les otages de l’aile radicale. Les membres d’Ennahda se sont montrés incapables de remettre en cause l’image caricaturale de méchants barbus que certains donnaient d’eux, et Rached Ghannouchi (ndlr: président d’Ennahda) a une responsabilité personnelle dans cet échec. Ils ont beaucoup déçu, y compris les représentants de gauche qui n’étaient pas anti-islamistes et qui étaient disposés à travailler avec eux, car en raison des tensions entre modérés et ultra-conservateurs, ils n’ont pas réussi à adopter une ligne politique claire. Ils ont ainsi multiplié les maladresses, comme lorsqu’ils ont voulu substituer à la notion d’égalité entre hommes et femmes celle de complémentarité dans la Constitution, avant de renoncer en raison de la polémique. Aujourd’hui, on voit le premier ministre Hamadi Jebali annoncer la formation d’un gouvernement technocratique, mais le parti le désavoue en disant qu’il s’y oppose…

– Outre le blocage politique, le pays reste dans une situation économique préoccupante.

– Il est difficile d’établir une comparaison avec la situation qui prévalait sous Ben Ali en raison de la falsification des chiffres à laquelle se livraient les autorités, mais il est certain que le chômage constitue un problème, de même que la persistance des disparités régionales. Je vois un échec de la révolution dans le fait que les régions sinistrées du pays, qui s’étaient soulevées en 2011 dans l’espoir que les choses changent, en soient toujours au même point aujourd’hui.