Encore une interview… Lorsqu’il reçoit la presse dans son bureau de l’Université Jiao Tong de Shanghai, Liu Nian Cai arbore un sourire poli mais déjà presque fatigué… Contre son gré, l’homme qui a inventé le fameux classement de Shanghai est devenu une star. «Ma vie a complètement changé», reconnaît-il, sans avoir l’air de s’en réjouir: trop d’invitations à des conférences aux quatre coins du monde, trop de formalités de visas pour se rendre dans des pays occidentaux.

Trop de pressions aussi, au début. Lorsqu’il s’attelle à la tâche ambitieuse de classer 500 universités mondiales, en 1999, Liu Nian Cai est loin d’imaginer qu’il s’engage sur un terrain miné. «Nous n’avions qu’un but: identifier clairement ce qui nous séparait des grands établissements mondiaux.» La démarche de ce professeur de chimie formé pendant cinq ans au Canada est motivée par un grand programme national visant à doter la Chine de facultés de classe mondiale.

Plein de reproches français

Ce n’est qu’en 2003 que ce tableau de bord destiné à un usage interne va finalement être publié. Et faire l’effet d’une petite bombe. Car les mécontents sont nombreux. Mention spéciale pour l’Hexagone: «A l’origine, c’est de France que venaient le plus grand nombre de reproches», se souvient-il. Mais les pays émergents n’étaient pas en reste: «L’Amérique latine, le Moyen-Orient, l’Afrique, tout le monde se plaignait d’être mal classé.» Au passage, Liu Nian Cai en profite pour faire remarquer que les seules pressions qu’il ait reçues n’émanaient pas des autorités chinoises elles-mêmes, mais d’Etats démocratiques…

Face à cette déferlante de frustrations, Liu Nian Cai tient bon: «Contrairement à d’autres classements, nous n’incluons aucun critère de réputation, mais uniquement des facteurs quantifiables.» Les gouvernements et recteurs d’université qui sont venus dresser la liste de leurs griefs se sont donc heurtés à un mur: «Même si vous me donnez un million de dollars, je ne peux rien faire pour modifier votre position dans le classement. Eventuellement, je peux créer de toutes pièces un autre classement pour vous», ironise-t-il…

Baisse de pression

Depuis 2009, la pression est retombée. Grâce à une astuce: Liu Nian Cai a créé une société, coquille totalement vide qui est devenue, formellement, l’éditrice du classement de Shanghai. Ce n’est donc plus sa faculté qui doit assumer cette publication. Impossible pour un ministre de l’Education chinois de relayer une plainte étrangère auprès d’une entreprise indépendante…

Est-il heureux d’être célèbre? Il fait une grimace avant de lâcher un «non» convaincant. Est-il fier, au moins? Pas plus. Alors il faut lui forcer la main. Lui dire, par exemple, que, grâce à lui, pour la première fois, un classement chinois a gagné une notoriété mondiale. Il embraie: «C’est vrai qu’il y a peu de standards internationaux qui aient été établis en Chine.» Quant à sa faculté, il doit bien admettre qu’elle a acquis une notoriété internationale impensable il y a dix ans. «Beaucoup plus de gens nous contactent pour étudier, faire de la recherche ou même travailler chez nous», raconte-t-il. Dans le classement, l’Université de Jiao Tong est ainsi passée des tout derniers rangs aux 200 premiers en dix ans…