Andrea Arnold, cinéaste Œil sec pour film sensible

Dans un cinéma anglais toujours dominé par la trinité Ken Loach-Stephen Frears-Mike Leigh, sans même parler de James Bond, quoi de neuf? Parmi quelques émergences d’auteurs toujours trop peu soutenus par les pouvoirs publics et quantité de défections précoces vers l’eldorado hollywoodien, on retient surtout un nom: Andrea Arnold. Une femme, née en 1961 à Dartford (Est londonien), qui a mis du temps à trouver sa vocation.

Elle débuta en effet comme danseuse et présentatrice de télévision. Puis, au début des années 1990, avec un enfant sur les bras, elle s’inscrit dans une école de cinéma et réalise trois courts-métrages qui attirent l’attention par leur réalisme cru, Wasp (2003) allant jusqu’à décrocher un Oscar. Sur ce, le Danois Lars von Trier l’invite à participer à une expérience qui ­débouchera sur Red Road (2006), troublant portrait de femme seule dans la banlieue de Glasgow, au suspense sexuel hitchcockien. Sélectionné en compétition à Cannes, il y obtient un Prix du jury. Rebelote avec son deuxième essai Fish Tank (2009), centré quant à lui sur une adolescente qui «vole» l’amant de sa mère.

Mais qu’est-ce qui séduit tant chez cette cinéaste qui n’a pas froid aux yeux? La capacité d’aller voir là où d’autres ne vont pas, mais aussi une manière de filmer au plus près de l’expérience et des sensations brutes. Avec une formidable exigence d’honnêteté. Elle préparerait une nouvelle version des Hauts de Hurlevent. Gageons que jamais Emily Brontë n’aura paru plus ­contemporaine que relue par cette anti-romantique.

Sebastian Coe, Mister JO 2012 L’homme des grands rendez-vous

(Keystone)

Difficile de résister à son sourire de beau gosse, ses bonnes manières de gentleman very british, et son enthousiasme débordant. «Seb» Coe, comme tout le monde l’appelle, est le prototype du gendre rêvé, image parfaite pour vendre les Jeux olympiques de Londres à la planète entière. C’est sur ses épaules d’ancien coureur de demi-fond que repose le succès ou l’échec des Jeux d’été qu’organisera la capitale britannique en 2012. Athlète, il avait su répondre présent lors des Jeux de Moscou et de Los Angeles, y récoltant deux médailles d’or et deux d’argent. Le nouveau grand rendez-vous qu’il s’est fixé est une épreuve tout aussi difficile. De son bureau dans une haute tour du quartier d’affaires de Canary Wharf, il a vue sur le gigantesque chantier: 2,5 km2 de l’est de Londres, entourés de palissades. Un projet audacieux: une ancienne zone industrielle, au milieu d’un quartier parmi les plus pauvres de la Grande-Bretagne, recevra le stade et le village olympique. Les transports catastrophiques de Londres doivent y être améliorés d’urgence. Lord Coe, anobli depuis 2000, rêve que ces Jeux à 15 milliards de francs (le budget initial a triplé) soient utiles sur le long terme, pour «régénérer» le quartier. Ancien député conservateur, il veut éviter la folie des grandeurs: la plupart des équipements sont conçus pour être démontables. Comme l’athlète Coe, le président des Jeux d’été 2012 aime prendre des risques, calculés.

Stephen Bayley, historien de l’art, consultant, chroniqueur Le gourou du design (et du reste)

Stephen Bayley est l’un des plus fameux commentateurs culturels de la Grande-Bretagne, à la fois incisif et irrévérencieux.

Ce Londonien d’origine galloise, 59 ans, s’exprime sur tout: la plus haute tour du monde à Dubaï («vanité, vanité, tout est vanité»), les nouvelles expositions permanentes sur la Renaissance au Musée Victoria & Albert, l’automobile et surtout le design.

Dans les années 1980, Terence Conran a choisi cet historien de l’art formé à l’Université de Kent pour s’occuper du Boilerhouse Project au Victoria & Albert, le premier espace dédié au design contemporain en Grande-Bretagne. Après une vingtaine d’expositions dédiées à Ford, Sony, Issey Miyake ou Coca-Cola, Conran charge Stephen Bayley de créer le Design Museum depuis lors installé au bord de la Tamise, près du London Bridge (le musée attire 200 000 visiteurs par année).

Aujourd’hui consultant indépendant, Stephen Bayley sème son poil à gratter dans une quantité de publications, où son style mordant fait merveille: The Observer, The Telegraph, Car Magazine, GQ. Il s’en prend au mauvais goût et à la fadeur visuelle de l’époque avec une énergie jamais démentie, au point d’avoir aujourd’hui la réputation d’un «gourou du design» outre-Manche. Il publie également des livres à la pelle et ne se gêne pas pour monopoliser le petit écran. Une grande gueule nécessaire.

Kate Moss, top model et styliste Banale idole

Rien que ces jours-ci, deux livres intelligents parlent d’elle. Kate Moss Machine, un essai du chercheur Christian Salmon qui la peint en icône du néolibéralisme triomphant. Et l’Entrée des fantômes du romancier Jean-Jacques Schuhl. Mais elle, Kate Moss, 36 ans, qu’en pense-t-elle? On n’en saura rien. Car Kate Moss, qui reste sans doute la femme la plus photographiée au monde et dont la fortune est estimée à 70 millions d’euros, n’a jamais donné d’interview. L’histoire de Kate raconte comment un corps peut devenir l’emblème d’une époque. Elle a 15 ans quand, dans un aéroport, sa grâce fragile intrigue une chasseuse de têtes. Très vite, sa taille menue et son innocence cinématographique aimantent les photographes, les designers ou les musiciens qui émergent sur les cendres du tatchérisme. Kate, son corps waif et sa banalité habitée par la grâce disent une génération désenchantée qui refuse les années 1980. Des scandales (ses cures de désintox). Des liaisons glamour ou tumultueuses (Johnny Depp). Ses fabuleux contrats (Calvin Klein). Son attitude rock. A quoi s’ajoutent, surtout, un sens de la pose, une volonté professionnelle de fer, un instinct pour le stylisme de mode. La richesse mais sans l’embourgeoisement. La fille qui ressemblait à la jolie voisine d’en face est devenue une idole, au sens grec du mot: une apparence, une figure de la beauté, une pure forme.

Salma Yaqoob, politicienne Le respect, avec le voile et le coran

Ce petit bout de femme à la volonté de fer symbolise les contradictions apparentes des musulmans britanniques: voilée alors que sa mère ne l’était pas, fidèle pratiquante musulmane mais dénonçant de toutes ses forces la «confusion entre islam et traditions», femme politique engagée contre les guerres en Irak et en Afghanistan, «dans la droite ligne de la tradition démocratique britannique». Le combat public de Salma Yaqoob, psychothérapeute de métier et conseillère municipale à Birmingham, commence vraiment avec la guerre en Irak: malgré des manifestations monstres en Grande-Bretagne, le parlement vote en faveur du conflit. Salma Yaqoob participe alors à la création d’un nouveau parti politique, dont le nom sonne comme un manifeste: Respect. Lors des législatives de 2005, elle récolte 27% des voix dans sa circonscription à Birmingham. Pas assez pour être élue, mais suffisamment pour être remarquée. Elle se représente cette année. Née à Bradford, dans le nord de l’Angleterre, de parents pakistanais, avec six frères et sœurs, elle se rebelle contre les mariages arrangés de ses cousines. Pensant se convertir au christianisme, elle lit par curiosité le Coran en anglais. Une révélation. Elle sera ensuite la première de son lycée à être voilée: une «reconversion» symbolique du parcours de nombreux jeunes musulmans britanniques.

Alan Sugar, fondateur d’Amstrad «Tueur» au grand cœur

Avec son nez aplati, ses rides profondes et sa mine renfrognée, Alan Sugar fait peur. Et il aime ça. L’entrepreneur milliardaire, fondateur de la société d’informatique Amstrad (Alan Michael Sugar Trading) est un tueur. Toute sa vie, il a gagné de l’argent en réduisant les coûts. Il n’a aucun état d’âme à virer ses employés sur le champ. Fils cadet d’une famille de tailleurs dans un quartier pauvre de l’est de Londres, ayant quitté l’école à 16 ans, il a construit son empire avec un sens brutal des affaires. C’est grâce à cette image d’entrepreneur selfmade man qu’il a été recruté voilà cinq ans pour présenter l’émission de télévision-réalité The Apprentice, où une douzaine de candidats s’affrontent pour obtenir un emploi à ses côtés. «Sir Alan» (il a été anobli) prend un malin plaisir à en éliminer un chaque semaine, concluant son discours en désignant la victime d’un doigt vengeur: «You’re fired».

L’émission donne un aperçu de la vision que les Britanniques ont du monde des affaires: les entrepreneurs sont célébrés et la dureté du business est naturelle. Mais Sir Alan a aussi un grand cœur: entre deux candidats du même niveau, il choisit régulièrement celui qui a grandi dans un milieu pauvre; il est proche des travaillistes; il est donateur de plusieurs causes caritatives. C’est la touche humaine qui complète son statut de star de l’économie.

Camilla Wright, fondatrice du site de potins Popbitch L’irrévérence people Si vous la rencontrez, faites attention à ce que vous dites ou ce que vous faites, surtout si vous êtes une célébrité de seconde zone… Camilla Wright pourrait bien faire de vous la risée du Londres branché. De son minuscule bureau au cœur de Soho, à Londres, cette irrévérencieuse de 39 ans a tranquillement révolutionné le monde des potins en Grande-Bretagne. Voilà dix ans, elle a lancé sur Internet une newsletter intitulée Popbitch, rassemblant les derniers ragots sur les people, se permettant d’aller beaucoup plus loin que les magazines officiels. Sa marque de fabrique: poser une question quand l’information n’est pas certaine, au risque de provoquer une poursuite judiciaire. Exemple récent: «Quel couple travaillant dans la musique et la mode a passé un long moment dans les toilettes handicapés du Zeligs juste avant le concert de Ian McCulloch? Ils en sont finalement sortis, l’air contents d’eux.» Aucun rédacteur en chef de tabloïd ne manquerait un numéro. Popbitch a un grand nombre de «scoops» à son actif, à commencer par les affaires extraconjugales de David Beckham, un an et demi avant que le «scandale» ne soit relayé par les tabloïds. La newsletter, distribuée gratuitement à 370 000 abonnés, a aussi changé le ton des magazines people. Ceux-ci se permettent désormais d’être beaucoup plus méchants, soulignant les défauts des stars ou se moquant de leurs accoutrements pas toujours réussis.

Shami Chakrabarti, directrice Liberty L’avocate des libertés civiles

«La femme la plus dangereuse de Grande-Bretagne.» Le Sun, le tabloïd populiste de droite, voit en Shami Chakrabarti une menace pour la démocratie. Son crime? Avec une force de conviction impressionnante et une extrême ténacité, elle combat toutes les entorses aux libertés civiles. Ce n’est pas le travail qui manque. Car le pays de l’Habeas Corpus pleure ses libertés. C’est ici que se trouve l’une des plus grandes bases de données d’ADN au monde (4,5 millions d’individus fichés); ici aussi que le plus grand nombre de caméras de surveillance au monde est recensé; dans ce pays toujours que la garde à vue a été portée à vingt-huit jours pour les suspects de terrorisme. Cette jeune avocate, née de parents indiens en banlieue londonienne, se dresse contre ces entorses aux libertés civiles. Après six années au ministère de l’intérieur, très exactement la veille des attentats contre le World Trade Center, elle a rejoint l’association Liberty, qu’elle dirige depuis 2003. Souvent avec succès: elle est pour beaucoup dans la révision à la baisse de la durée de garde à vue pour terroristes prévue initialement à 90 jours; le lancement des cartes d’identité qui jusqu’à présent n’existaient pas en Grande-Bretagne a du plomb dans l’aile. «On pense que les mesures actuelles sont acceptables parce qu’on a des gentlemen au pouvoir, qui n’en abuseront pas. Mais que se passera-t-il quand les gentlemen partiront?»

John Humphrys, journaliste Un fauve en direct sur la BBC Avec son léger accent de Cardiff, les «r» roulés accentuant l’intonation, il donne chaque matin le top départ de la journée politique britannique. Présentateur vedette de la «matinale» radio de la BBC depuis 23 ans, John Humphrys est un des «grands fauves» des médias britanniques. Avec une poignée d’entre eux – de Jeremy Paxman le soir sur la BBC à Jon Snow sur Channel 4 – il empêche les hommes politiques britanniques de tourner en rond. Ses interviews sont des matches de boxe oratoire: il interrompt ses interlocuteurs, leur pose la même question trois, quatre, cinq fois s’il le faut, réfute leurs arguments, y compris avec le premier ministre du moment.

Ce ton particulièrement virulent est une spécificité britannique, héritage de l’indépendance de la BBC. La respectable corporation était déjà critiquée par Winston Churchill pendant la Seconde Guerre mondiale, puis par Margaret Thatcher qui la trouvait trop à gauche, et par Tony Blair pour sa couverture critique de la guerre en Irak.

Ce fils d’ouvrier qui a quitté l’école à 15 ans va bientôt fêter ses 50 ans à la BBC. Malgré son ton virulent, il demeure un passage incontournable pour tous les hommes politiques. L’interview de 8 h 10 est presque un rite d’initiation: la «réussir» est indispensable pour qui espère gagner une élection.

Damon Albarn, musicien, voix de Blur et de Gorillaz Une passion cosmopolite

Pendant longtemps, l’Angleterre a eu le tort de réduire la portée de ce musicien à un conflit un brin puéril. Dans les années 1990, il fallait en gros être aux côtés de Damon Albarn et de ses complices de Blur ou lui déclarer une aversion viscérale en se rangeant dans le camps des rivaux, Oasis. Cette spécialité insulaire qui consiste à créer des champs de bataille futiles (Beatles et Rolling Stones ont posé les jalons) a heureusement connu une extinction rapide.

Parce que Blur a très vite dépassé le statut embarrassant de groupe phare d’une britpop quelque peu écervelée – l’album 13, avec ses expérimentations en témoigne. Mais surtout parce que Damon Albarn, 42 ans, est parti voir ailleurs. Il a mis le cap sur une ligne musicale exploratrice et curieuse. Avec le troisième millénaire, il est devenu nomade et boulimique; il a multiplié les projets en se montrant à chaque fois là où personne n’aurait pu l’attendre. Il y a eu l’idée de génie de Gorillaz, bien sûr, premier groupe virtuel de l’histoire, dont l’existence n’est prouvée que par des disques et par un imaginaire tout en cartoons. Trois albums, trois coûts d’éclats. Sur d’autres fronts, africains ceux-là, Albarn a côtoyé le duo Amadou & Mariam, en produisant son dernier CD, puis il a monté le projet Mali Music, avec plusieurs musiciens du pays. Et bien sûr l’opéra en mandarin, Monkey Journey to the West. Le visage cosmopolite de la scène anglaise.

Matthew Graham, réalisateur de séries TV L’imposant homme de Mars

C’est une figure imposante du petit monde des séries TV anglaises. Dans tous les sens du terme. Carrure massive et humour à la mesure: le scénariste et producteur Matthew Graham n’a rien de sérieux. Ce qui ne l’empêche pas de briller dans la fiction TV anglaise, laquelle, déjà riche d’une histoire majeure, bouillonne depuis le début des années 2000. La TV, il est tombé dedans, aime-t-il à dire. Il a aiguisé sa plume dès 1992, en écrivant des scénarios pour Biker Groove, chronique d’un club cycliste d’ados lancée par Adele Rose, une ancienne de la TV britannique. Il n’a cessé, ensuite, d’apparaître au générique de séries, dont Eastenders, ainsi que pour un épisode de la prestigieuse Spooks (MI-5), intelligent suspense sur une équipe du contre-terrorisme. Il s’est ensuite amusé avec deux scripts de Hustle (Les Arnaqueurs VIP), ou les tentatives d’escroqueries d’improbables Arsène Lupin; il est passé par une case institutionnelle dans le monde des séries anglaises, Dr Who. Puis, il a co-créé Life on Mars (2006-2007), feuilleton d’une radicale originalité, dans lequel un policier victime d’un accident de voiture se retrouve perdu dans les années 1970. La série a été adaptée aux Etats-Unis. Mais surtout, Matthew Graham, qui a de la suite dans les idées, lui a donné une variation cuvée années 1980, Ashes to Ashes, avant d’enchaîner sur Bonekickers, une mini-série sur l’archéologie. S’assurant ainsi une position d’incontournable.

Jamie Oliver, cuisinier et star du petit écran Agent de la révolution gastronomique

D’abord, un scoop: les Anglais aiment faire la cuisine… Si, si. Bon d’accord, ils reviennent de loin. Mais depuis une décennie, victimes d’un complexe gastronomique dont ils ont maintenant conscience, ils se sont mis aux fourneaux. Ou en tout cas à lire les recettes: les journaux et les magazines sont remplis d’articles culinaires, et les émissions de télévision gastronomique sont plus nombreuses que les choix dans un restaurant chinois.

Jamie Oliver est pour beaucoup dans cette prise de conscience. En 1998, à tout juste 22 ans, il présente The Naked Chef, émission où il explique des recettes simples et rapides. Il a été repéré dans un documentaire sur le restaurant où il travaillait. Le succès est immédiat, phénoménal.

Jamie Oliver a ensuite su évoluer avec les Britanniques. Il a en particulier mené une très efficace campagne contre la mauvaise alimentation dans les cantines scolaires, obligeant le gouvernement à empoigner le sujet. Il s’est aussi attaqué aux questions d’obésité.

Jamais pourtant les recettes de Jamie ne sont devenues compliquées. Contrairement à Gordon Ramsay, son grand rival télévisé, il n’a aucune étoile Michelin à épingler à ses restaurants et ne prétend pas faire de la haute cuisine. Il essaie simplement que les Britanniques s’intéressent à ce qu’ils ont dans leur assiette. Et ça marche.