Les journalistes de la BBC font preuve d'un véritable dédoublement de la personnalité depuis quelques jours. L'actualité est dominée par l'affrontement entre la BBC et le gouvernement de Tony Blair, et les présentateurs s'efforcent de montrer leur propre organisation de la façon le plus objective possible, ce qui oblige à de véritables contorsions journalistiques.

Le gouvernement, sous la houlette du directeur de la communication de Tony Blair, Alastair Campbell, accuse la BBC d'avoir gonflé les propos du Dr David Kelly. La British Broadcasting Corporation avait déclaré fin mai que, selon un haut fonctionnaire, le gouvernement avait modifié au dernier moment un dossier à charge contre l'Irak, en affirmant que les armes de destruction massive pourraient être prêtes à frapper en 45 minutes, contre l'avis des services secrets. La très éminente BBC, qui soutient fermement la version de son journaliste, voit sa crédibilité mise en doute.

«C'est en fait la reconnaissance même de sa puissance», analyse un spécialiste des médias. Il est vrai que le poids de la corporation, avec 27 000 employés, est immense. Avec huit chaînes de télévision (dont deux sur le réseau hertzien), la BBC réunit 39% des téléspectateurs britanniques. La présence sur les ondes radio est encore plus forte: 10 chaînes pour 50% des parts de marché. Chaque semaine, le résident anglo-saxon moyen passe 21 heures et 16 minutes à écouter ou regarder la BBC. De quoi inquiéter n'importe quel gouvernement, d'autant plus que la maison chérit plus que tout son indépendance. Celle-ci est garantie par un accord signé avec le gouvernement, qui a été renouvelé pour dix ans en 1996. L'accord assure également que la redevance est intégralement perçue par la corporation.

Cette farouche indépendance «n'existe pas ailleurs dans le monde», souligne un spécialiste français des médias. «La BBC est l'un des trésors de la Grande-Bretagne, avec la démocratie», n'hésite pas à affirmer Richard Lindley, ancien rédacteur en chef de Panorama, une émission phare de la corporation.

Son histoire est ponctuée d'affrontements avec le gouvernement. Winston Churchill le premier, chancelier de l'Echiquier en 1926, trouvait intolérable la couverture médiatique des grandes grèves qui immobilisaient le pays, et voulait que le gouvernement prenne le contrôle de la BBC. La radio a alors répliqué en boycottant Churchill… qui utilisera plus tard les bienfaits des ondes pour diffuser ses discours pendant la Seconde Guerre mondiale. D'autres crises suivront, dont l'histoire du canal de Suez en 1956, et la diffusion d'un documentaire sur l'Irlande du nord en 1985.

Face à une si noble histoire de lutte pour la liberté d'expression, l'actuelle mise en cause de son intégrité représente un enjeu d'envergure pour la BBC. Mais il semble cette fois que la corporation n'a pas vraiment respecté sa tradition de prudence. Andrew Gilligan, le journaliste qui a «sorti» l'histoire, maintient qu'il a correctement cité les propos de David Kelly, mais ce dernier, avant sa mort, a publiquement dénié cela. «Les journalistes de la BBC se doivent d'être impartiaux, contrairement aux journaux, estime Donald Trelford, ancien rédacteur en chef de The Observer. C'est très frustrant pour eux, et quand ils voient une possibilité (de casser cette impartialité), ils ont tendance à s'exciter un peu trop, comme cela a été le cas cette fois-ci. Alors qu'au contraire, ils ont un devoir d'être un peu ennuyeux et de ralentir le rythme journalistique.»

Par ailleurs, le soutien très ferme de la direction de la BBC à son journaliste Andrew Gilligan est également mis en cause. Le président, Gavin Davies, et le directeur général, Greg Dyke, étaient soupçonnés lors de leur nomination d'être pro-travailliste. «Ils étaient donc très contents de pouvoir prouver qu'ils étaient indépendants et ils ont pris leur décision à la va-vite», critique Richard Lindley.

Cette erreur – mineure s'il n'y avait pas eu le suicide du Dr Kelly – risque d'avoir de plus importantes conséquences sur le débat des armes de destructions massives en Irak. «J'ai peur que la BBC ne perde ainsi une bataille dans la guerre pour savoir pourquoi la Grande-Bretagne est allée en Irak», commente Richard Lindley. Selon de nombreux analystes, cet affrontement entre la corporation et le gouvernement ne représente en effet qu'un écran de fumée mis en place par le conseiller en communication de Tony Blair, Alastair Campbell. Si le gouvernement gagne sur ce point, il prend un avantage important, juste au début de la trêve estivale.