«Je ne comprends pas autant de cupidité et d’ignorance»

Le temple de Baalshamin était le sanctuaire le plus important du site de Palmyre après celui de Bêl, selon le directeur général des Antiquités et des musées de Syrie, Maamoun Abdelkarim, qui craint désormais que les djihadistes ne détruisent totalement ce qui reste du site.

Le Temps: Quel est le sens de cette destruction?

Maamoun Abdelkarim: Cet acte est une réponse odieuse à la communauté internationale. Après l’émoi suscité par la décapitation de mon ami, l’ancien directeur des Antiquités de Palmyre, Khaled al-Assaad, le monde entier a exprimé une condamnation totale contre les djihadistes de l’Etat islamique (EI). En détruisant le temple de Baalshamin, les djihadistes montrent qu’ils sont à Palmyre comme chez eux et qu’aucune mise en garde ne saura les infléchir. Ils foulent aussi aux pieds les promesses qu’ils avaient faites d’épargner le site antique.

Pourquoi ce temple et pas un autre?

– Le temple de Baalshamin était petit mais très intéressant. Il a d’ailleurs été restauré par une équipe suisse, la mission Paul Kohler, dans les années 1950. En tant que lieu de culte, il est naturellement une cible privilégiée de l’EI, qui ne reconnaît aucune autre religion que l’islam. Le temple de Bêl, le plus beau de toute la Syrie, aux dimensions imposantes, pourrait être sauvé par son statut particulier. Il a d’abord été un temple dédié au dieu Bêl, puis une église et enfin une mosquée. Le monument n’a presque pas été modifié depuis son origine, excepté un petit mirâb qui a été ajouté à l’époque omeyyade, et qui a fait du temple une mosquée. Maintenant, il n’est pas sûr que les djihadistes respectent ce lieu de l’islam. Je crains le pire.

Qu’avez-vous pu sauver de Palmyre?

– Depuis 2012, nous vidons le musée. Le dernier convoi pour sauver les dernières pièces a été organisé par l’ancien directeur, Khaled al-Assaad, son fils et son gendre. Cinq véhicules qui ont transporté des antiquités inestimables par la route vers Homs, peu avant que l’EI ne s’empare de l’oasis en mai. En tout, 400 statues et bustes ont été évacués de Palmyre et des milliers d’objets plus petits. Depuis que l’EI est à Palmyre, les pilleurs ont le champ libre. Ils creusent, dynamitent, fouillent des anciennes tombes pour mettre la main sur des trésors.

La même menace pèse-t-elle sur les autres sites historiques du pays?

– Depuis 2012, je m’efforce de sauver ce qui peut l’être. J’ai appelé et suis allé voir tous les fonctionnaires concernés, pour leur expliquer l’importance de leur mission: au-delà des opinions politiques, nous devons nous unir pour protéger les sites et les musées. Je leur ai dit «c’est l’honneur de nos mères» de préserver notre passé. Ils ont joué le jeu. Ces fonctionnaires continuent à être payés même lorsqu’ils sont dans des zones sur lesquelles le gouvernement n’a pas de contrôle. Grâce à eux, nous avons pu sauver 99% des collections des musées. Quelque 300 000 objets de toute la Syrie ont été mis à l’abri. Tous n’ont pas pris le chemin de Damas. Certains sont conservés par les communautés locales, les mosaïques de Maarat al-Numan notamment, trop lourdes et fragiles pour être transportées.

Et les sites antiques?

– Le long de la vallée de l’Euphrate, à Mari et à Doura Europos, les fouilles systématiques entreprises par les djihadistes ont causé des dommages irréparables. Les pertes sont immenses. En creusant, ils détruisent des témoignages inestimables. Je ne comprends pas autant de cupidité et d’ignorance. Nous avons un seul patrimoine, une seule mémoire, nous devons les sauver, faute de quoi nous serons condamnés par nos enfants et nos petits-enfants.