Haïti, Mauritanie, Sahel… De tremblement de terre en sécheresse, la Fédération internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR) a coutume d’alerter les opinions en faveur des populations qui vivent les plus graves des catastrophes. Mercredi, elle se livrait à un exercice inédit: cinq ans après le début de la crise économique, l’Europe est «étranglée par la récession», constataient ses responsables à Genève. Une situation qui, non seulement, a «des conséquences dramatiques» sur des millions d’Européens, mais qui oblige également la Fédération à s’interroger sur son propre rôle et sur les limites de ses compétences, dans un continent d’ordinaire perçu comme une source de donations plutôt que comme la cible d’une attention aussi soutenue.

La FICR aligne les données, recueillies notamment auprès de ses sociétés nationales: 26 millions de demandeurs d’emploi dans les 27 Etats de l’Union européenne; des taux de chômage qui atteignent 50% chez les jeunes dans certains pays… A elle seule, la Croix-Rouge espagnole s’occupe de 1,2 million de personnes directement affectées par la crise, et elle s’attend à voir ce nombre croître de 300 000 personnes supplémentaires d’ici à la fin de l’année. «Mais ne croyez pas que ce phénomène se limite au sud de l’Europe. Il s’est propagé aux quatre coins du continent», affirme Lasse Norgaard, responsable de la communication pour l’Europe. Le nombre de Danois qui ont demandé de l’assistance lors des fêtes de Noël a doublé en quatre ans. En France, la Croix-Rouge distribue désormais 55 millions de repas par année.

Entre les populations déjà traditionnellement vulnérables, qui voient leur situation se dégrader inexorablement jusqu’à la misère la plus totale, et l’apparition de «nouveaux pauvres» qui ne parviennent plus à faire face, la FICR refuse de trancher. «Nous voyons apparaître un fossé de plus en plus grand entre les riches et les pauvres. Et nous sommes surpris par le nombre de requêtes d’aide que nous recevons de la part de gens qui continuent pourtant à avoir un emploi. Les prix de l’eau, de l’électricité, des appartements augmentent tandis que les salaires ne suivent pas. Ces gens ne vivent pas dans la rue et n’ont pas besoin d’assistance tous les jours. Mais ils ne sont capables de subvenir à leurs besoins que durant 50 ou 70% du mois», poursuit Lasse Norgaard.

En Espagne encore, la Croix-Rouge nationale estime que 10% des foyers ne sont plus en mesure de maintenir leur logement à une température adéquate pendant les mois d’hiver. Au sein de la population dont s’occupe plus spécifiquement l’organisation, près d’une famille sur deux vit aujourd’hui dans un appartement insuffisamment chauffé. La Croix-Rouge espagnole parle de «pauvreté énergétique».

Alors que le chômage s’étend comme une épidémie, touchant de plus en plus souvent tous les membres d’une même famille, la Fédération internationale insiste sur les conséquences qu’entraîne pareille situation, en termes de confiance en soi, de dépressions ou de suicides. Mais aussi sur les dangers liés à une plus grande intolérance, ainsi qu’à un regain des réflexes xénophobes. Les responsables de la FICR tiennent néanmoins à mettre en avant une situation plus contrastée qu’il n’y paraît, puisque des élans de solidarité se manifestent également, que ce soit en termes de dons ou d’offres de volontariat au sein des sociétés nationales, pour venir en aide aux déshérités.

Ce cri d’alarme n’est qu’une étape pour la Fédération, qui planche actuellement sur un rapport plus complet, dans lequel il sera notamment question de peaufiner des réponses possibles à cette situation qui a peu de précédents. Parfois, en organisant des stages de formation ou de réinsertion, des sociétés nationales se sont pratiquement converties en agences de placement, ce qui outrepasse leur rôle traditionnel. «En faisons-nous assez? Pouvons-nous collaborer davantage avec les gouvernements et leur soumettre nos idées?» demande Lasse Norgaard. Derrière ces interrogations, un constat suggéré par les responsables de la FICR: cinq ans plus tard, les sociétés européennes tardent encore à prendre la mesure de la crise qui les accable.

Les requêtes d’aide proviennent aussi de gens qui continuentà avoir un emploi