Turquie

Le cri d’alarmes des civils, victimes de la guerre contre le PKK

Depuis trois semaines, la Turquie mène une vaste offensive militaire contre les membres du PKK dans des villes du sud-est anatolien. Les combats n’épargnent pas les civils, qui payent le plus lourd tribut

Miray Ince est née sous un couvre-feu, en septembre, à Cizre, dans cette province de Sirnak où la frontière turque touche l’Irak et la Syrie. Elle est morte sous un autre couvre-feu, le 25 décembre, dans les bras de son arrière-grand-père, décédé lui aussi. Dans la presse, les versions varient. «Tuée par des terroristes» du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), selon l’agence Anadolu. «Prise entre deux feux», selon l’agence Dogan. «Tuée par la police alors que sa famille la portait vers une ambulance, drapeau blanc à la main», selon l’agence Dicle. C’est cette dernière version que raconte son père, Burhan.

Joint par téléphone, Burhan Ince évoque sa famille, 32 personnes, «barricadées dans un sous-sol, dans une ville coupée du monde depuis le 14 décembre». Pour Cizre et ses 120 000 habitants, c’est le cinquième couvre-feu depuis la rupture, l’été dernier, du fragile processus de paix entre l’Etat turc et le PKK. De plusieurs autres villes du sud-est à majorité kurde – Silopi, Nusaybin et Sur, le centre de Diyarbakir – parviennent les mêmes images: corps sans vie au milieu des rues, maisons détruites, écoles et commerces fermés. «Ça suffit!» implore Burhan Ince. Le corps de sa fillette l’attend à l’hôpital, tandis que son autre enfant, Mirav, 2 ans, peine à trouver le sommeil. Dans le sous-sol, «l’eau et la nourriture commencent à manquer. La paix, c’est tout ce qu’on veut! Notre belle Cizre est en train de se transformer en Syrie.»

Depuis la mi-décembre, 10 000 soldats et policiers mènent dans cette région une opération d’ampleur inédite contre des membres du PKK, et surtout contre son organisation de jeunesse, le YDG-H (Mouvement de la jeunesse patriotique révolutionnaire). Ce dernier a décrété un «soulèvement» dans les centres urbains du sud-est, alors que, depuis plus de trente ans, l’armée et le PKK s’affrontaient en zone rurale. «Je ne sais pas si l’on peut parler de guerre civile, mais des centaines de milliers de civils vivent en ce moment dans un état de guerre, pris au piège entre les obus de tank d’un côté et les roquettes de l’autre», s’alarme Abdulkerim Pusat, représentant de l’Association des droits de l’homme (IHD) à Cizre. L’activiste dénombre 50 civils tués depuis le 14 décembre dans la seule province de Sirnak, là où l’armée affirme avoir «mis hors d’état de nuire 236 terroristes». Ces morts, invérifiables, s’ajoutent aux centaines d’autres des derniers mois, dont plus de 200 soldats et policiers.

A ce stade, une reprise des efforts de paix semble d’autant plus compromise que les tensions entre le pouvoir et le Parti démocratique des peuples (HDP, pro-kurde), troisième force politique du pays, sont plus vives que jamais. Le président Recep Tayyip Erdogan a promis de faire «payer» à Selahattin Demirtas, coprésident du HDP, des «propos appelant à la division du pays». Le chef du parti pro-kurde avait estimé que «le siècle à venir verra la réalité du Kurdistan» sous forme «d’Etat indépendant, d’Etat fédéral, de régions autonomes ou de cantons». La justice a ouvert une enquête contre cet opposant, qui pourrait perdre son immunité parlementaire.

«Tranchées et barricades»

Depuis sa ville natale de Cizre, prisonnier du couvre-feu, le député HDP Faysal Sariyildiz appelle à «l’arrêt immédiat des opérations et à l’ouverture d’un débat au parlement». Selon lui, «au moment où les Kurdes se dirigent vers l’autonomie, l’Etat s’imagine encore qu’il va pouvoir gagner par la violence». N’est-ce pas aussi le cas de ces jeunes du PKK, qui creusent des tranchées dans les rues de leurs villes, et amassent des sacs et des pierres pour ériger des barricades? Le député invoque «l’autodéfense»: «Nous, les civils, sommes les premiers à souffrir des tranchées et des barricades. Je n’y suis pas favorable, mais nous n’avons pas le choix.»

Faysal Sariyildiz lance aussi un appel à l’Union européenne, qui s’est rapprochée d’Ankara à la faveur de la crise des réfugiés. «Vu d’ici, la Turquie ne ressemble en rien à un pays européen, mais plutôt à un pays du Moyen-Orient. L’Europe ne peut pas rester silencieuse face à de telles violations des droits de l’homme», dénonce-t-il. Abdulkerim Pusat, le représentant de l’IHD, regrette surtout «le silence de l’ouest de la Turquie et de ses médias, qui regardent ailleurs alors que nous mourons tous les jours».

De retour d’une mission d’observation à Diyarbakir, le juriste Levent Korkut, spécialiste des droits de l’homme, partage ce constat. Mais il le nuance: «A l’ouest non plus, les gens ne comprennent pas pourquoi cela ne marche pas, pourquoi les efforts de paix n’ont jamais abouti.» Il veut toutefois rester optimiste: «Il faut revenir au dialogue. Dans tous les conflits, même les plus violents, il y a toujours une porte de sortie. Nous n’avons pas le luxe de penser le contraire.»

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