Pour la première fois depuis deux ans, alors que le mouvement de contestation de la jeunesse urbaine ne désarme pas, le redoutable outil de lèse-majesté risque à nouveau d’être utilisé par l’appareil judiciaire thaïlandais: 12 des principaux meneurs de la fronde estudiantine qui ébranle le royaume depuis plusieurs mois viennent de recevoir l’ordre de se présenter à la police pour «violation» de l’article 112 du Code pénal.

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Cet article, dont le principe n’a cessé d’être dénoncé par les partisans du clan pro-démocratie, qui osent défier ouvertement le naguère intouchable monarque Maha Vajiralongkorn, permet de condamner à des peines allant de 3 à 15 ans de prison toute personne accusée d’insulter «le roi, la reine, le prince héritier et le régent». Cette convocation marque un tournant: Sa Majesté elle-même, – Rama X, de son nom dynastique – avait précédemment demandé au premier ministre Prayuth Chan-o-cha, un ex-général putschiste auteur du coup d’Etat de 2014, de ne plus recourir à cette loi de lèse-majesté.

L’une des personnalités en vue du mouvement de contestation, l’étudiant en sciences politiques Parit Chiwarak, 22 ans, a réagi avec défiance, mercredi, à sa convocation pour possible violation du «112»: «Quelle que soit la personne derrière la réutilisation de cet article de loi, je tiens à lui dire que je ne suis pas le moins du monde inquiet», a-t-il déclaré.

Le monarque le plus riche du monde

Cette loi permettant à n’importe quel citoyen d’en accuser un autre sous prétexte de lèse-majesté avait été utilisée à maintes reprises, dans un passé récent, pour embastiller des opposants au régime militaire. Ce dernier avait été remplacé, au cours d’élections législatives controversées au printemps 2019, par un gouvernement de coalition de nouveau dirigé par l’ex-général Prayuth.

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Une nouvelle manifestation a vu des milliers de contestataires défiler, mercredi 25 novembre, dans un quartier de Bangkok où est situé le siège de la Siam Commercial Bank (SCB), un grand établissement financier dont le roi est un actionnaire de poids. Le lieu était symbolique: le monarque le plus riche du monde, dont la fortune oscille entre 30 et 60 milliards de dollars (25 et 50 milliards d’euros), selon les estimations, fait l’objet de critiques constantes de la part des manifestants. Le rassemblement a été émaillé d’incidents vers la fin: des coups de feu ont été tirés dans la foule par des attaquants non identifiés, faisant deux blessés légers.

Le roi avait décidé, en 2018, de reprendre personnellement le contrôle des avoirs du Bureau de la couronne, qui étaient jusque-là gérés par le Ministère des finances. Résultat, la frontière entre la fortune personnelle du monarque et celle de la couronne n’existe plus, marquant une rupture avec le règne du père de l’actuel roi, l’ancien souverain Rama IX disparu en 2016 après un très long règne de plus de sept décennies. Selon le site Prachatai, un organe d’information indépendant, le budget alloué par l’Etat en 2020 à la couronne tournerait aux alentours de 30 milliards de bahts, soit environ 830 millions d’euros. Une somme revue à la hausse par rapport à des chiffres précédemment indiqués par d’autres sources.

Autoritarisme croissant

Les manifestants voudraient ainsi que les contribuables cessent de payer pour un budget royal exorbitant au regard du salaire moyen des Thaïlandais. Et sur le plan politique, ils demandent également que le roi se cantonne à son rôle de monarque constitutionnel, à l’image de la reine d’Angleterre et des souverains des pays nordiques.

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Un certain nombre d’analystes et d’observateurs ont décrit les premières années du règne de Rama X comme donnant les signes d’un autoritarisme croissant, qui s’est déployé dans le cadre de la vieille alliance entre le palais et l’armée, la puissance de cette dernière étant démontrée par le fait qu’un ancien général putschiste s'est maintenu au pouvoir.

«Le roi Rama X a fait dériver son institution vers un certain absolutisme», pense l’historien britannique Chris Baker, faisant référence à certaines décisions royales, comme le fait «d’avoir placé de nouveaux régiments directement sous son contrôle».

Le fait du roi?

La Thaïlande, au temps où le royaume s’appelait encore le Siam, avait basculé de la monarchie absolue à la monarchie constitutionnelle lors de la «révolution» de 1932, un coup d’Etat organisé par des officiers supérieurs et des personnalités politiques partisans de l’établissement d’une démocratie parlementaire.

Lors de la manifestation de mercredi, le vieil intellectuel royaliste Sulak Sivaraksa, 87 ans, un spécialiste de la religion bouddhiste qui a lui-même été accusé de lèse-majesté dans le passé, s’est publiquement offusqué d’un retour de l’utilisation de cet article 112: «[le premier ministre] Prayuth ne respecte pas le souhait [du roi] de ne pas utiliser la loi de lèse-majesté, il devrait donc démissionner», a-t-il déclaré, se portant ainsi aux côtés des étudiants exigeant le départ du chef du gouvernement. Mais nul ne sait si c’est le roi lui-même qui a changé d’avis et demandé au premier ministre de réutiliser une loi permettant à Sa Majesté de ne point être «lésée».