Les Criméens font allégeance à la Russie

Ukraine 95% des votants ont dit oui au référendum sur le rattachement de la péninsule à la Russie

Les Tatars et les Ukrainiens ont boycotté la consultation

Dès la fin de l’après-midi dimanche, les pro-russes célébraient leur victoire place Lénine, au centre de Simferopol, la capitale de la Crimée. Un orchestre joue des airs de l’époque soviétique, une députée en minijupe pousse la chansonnette, des Cosaques en treillis se mêlent à la foule. La Crimée, qui a eu le droit de s’exprimer dans ce référendum anticonstitutionnel, téléguidé par Moscou, fête son retour dans la Russie. A 20 heures, heure locale, des sondages à la sortie des urnes affirment que 95% des votants ont choisi le «rattachement à la Russie». [Lundi matin sur son compte Twitter, le premier ministre pro-russe Serguei Axionov faisait état d’un score de 96,6% , chiffre définitif officiel, ndlr]

Si les 95% n’étonnent guère, 60% des 2 millions d’âmes de la péninsule étant «russes», le taux de participation de 80%, lui, suscite des doutes. Les Tatars et les Ukrainiens, respectivement 12 et 25% de la population criméenne, ont massivement boycotté la consultation. Pour eux, le choix proposé n’en est pas un. Il s’apparente à celui entre un «oui au rattachement à la Russie» et un «oui à une autonomie si large qu’elle équivaut à une partition d’avec l’Ukraine».

A en juger par les posters affichés partout en Crimée par ses nouvelles «autorités» arrivées au pouvoir au terme du putsch du 27 février, il fallait cocher la case «Ensemble avec la Russie». Les médias et les écrans géants en ville, quant à eux, vantaient les bienfaits du rattachement à la mère patrie: gaz moins cher, retraites plus confortables, accès aux universités russes.

L’environnement médiatique du semblant de campagne électorale, alors que les tanks russes sillonnent la péninsule, a été un matraquage quant au danger d’une invasion nazie en provenance de Kiev. Rien de moins. C’est ainsi que les médias locaux et ceux de Russie ont décrit le mouvement de protestation né à Maïdan, la place centrale de la capitale ukrainienne, après le refus de signer l’accord d’association avec l’Union européenne par le président déchu Viktor Ianoukovitch, lequel a trouvé refuge le 22 février en Russie.

Samedi soir, les écrans géants de la place Lénine de Simferopol martelaient encore qu’il «y a septante ans, le peuple de Crimée, uni, a résisté aux fascistes. Aujourd’hui, une nouvelle vague de fascisme surgit. Participez au référendum.» D’aucuns semblent croire à ce danger, la «nouvelle vague de fascisme» désignant le nouveau pouvoir à Kiev. Pour Viatcheslav, un jeune pompier rencontré dans le bureau de vote de l’école No 5 de Simferopol, «le danger est bien là. En plus, ils disent qu’ils sont le nouveau gouvernement, mais qui a voté pour eux?» Lioudmila, 55 ans, de mère ukrainienne et de père russe, ne croit guère à ces histoires de fascisme. Mais elle a voté pour le rattachement: «Cela fait vingt ans que c’est le marasme en Ukraine. Tout n’est pas rose en Russie, mais tout de même, la vie est meilleure.»

A 20 km de là, dans le village de Sevastianivka, Elver Ousmanov, 35 ans, le représentant de la communauté tatare de ce bourg, balaie d’un revers de main l’argument de la vie meilleure en Russie. «Les Tatars ont tous été déportés en 1944, par Staline, et ils sont revenus ici après la chute de l’URSS. La réinstallation a été difficile. Et qui nous a aidés? Pas les Russes, mais des organisations occidentales qui ont financé des projets agricoles par exemple. Les Russes vont nous oublier dès demain», affirme-t-il.

Dans les ruelles de Bakhtchissaraï, l’ancienne capitale du khanat de Crimée, une dame tatare nous explique que son «choix, c’est d’une région d’Ukraine. Mais ça, ça ne fait pas partie des solutions qu’on nous propose. Pourquoi j’irais voter?» La mémoire de la déportation de 1944 est vive chez ce peuple musulman. Beaucoup plus que dans la Russie poutinienne, «qui cultive la nostalgie de Staline et ne dénonce jamais le goulag et les déportations de peuples entiers», comme nous l’a expliqué samedi Ahmed, un étudiant tatar, lors d’un petit rassemblement au pied de la statue de Taras Chev­tchenko, le poète du réveil national de l’Ukraine.

Quant aux Ukrainiens, ils ont peur aussi, tandis que l’agression militaire russe a été justifiée par Moscou au prétexte de défendre les «siens». «Les nationalistes russes risquent de s’en prendre à nous parce qu’on est Ukrainiens. Ils le font déjà. Tous les cas d’enlèvements de ces derniers jours concernent des Ukrainiens», souligne Alexandre Polochenko, un journaliste local. Le référendum est rejeté par une partie de la population parce qu’il ne peut que susciter des inquiétudes pour l’avenir de la péninsule. A compter de ce lundi, déjà, les marins de la flotte militaire ukrainienne qui n’ont pas encore quitté leur base seront considérés comme n’ayant rien à faire sur le territoire de la Crimée.

U La Crimée demandera officiellement ce lundi son rattachement à la Russie, a annoncé dimanche soir le premier ministre séparatiste Serguiï Axionov sur son compte Twitter, à l’issue du référendum. (AFP)

Lioudmila, 55 ans: «Tout n’est pas rose en Russie, mais tout de même, la vie est meilleure»