Avec la crise financière, le président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva a retrouvé le verbe haut du temps où il était encore l'icône des altermondialistes. L'ancien syndicaliste est revenu à la charge, lors de la visite d'un chantier naval, mardi, contre le Fonds monétaire international. «Et maintenant, où est le FMI?, a-t-il interpellé, face à 3000 ouvriers métallurgistes. Quand c'était le Brésil ou l'Argentine qui étaient en crise, le FMI ne manquait pas de donner son avis et de dicter ce qu'il fallait faire ou ne pas faire.» Mais «quand c'est la plus grande économie du monde, ils ne se manifestent pas», avaient critiqué le président le 23 septembre, en parlant aussi de la Banque mondiale et [du] G8.

Quelques jours plus tard, le chef de l'Etat brésilien pressait les Etats-Unis de «prendre leurs responsabilités face au monde», pour éviter les risques de contagion: «Les pays émergents et pauvres, qui ont fait des efforts pour se doter d'une bonne politique budgétaire et stabiliser leurs économies, ne peuvent pas être victimes du casino monté dans l'économie américaine», a-t-il lancé. Son prédécesseur, Fernando Henrique Cardoso, appelle pour sa part les pays en développement et l'Europe à convoquer «un nouveau Bretton Woods» au nom d'une «réforme de l'architecture financière mondiale».

Marché «devenu le diable»

Même à droite, il est désormais de bon ton de sonner le glas du «néolibéralisme», voire de dénoncer le «marché sauvage». «Dieu le marché est devenu le diable», a raillé l'économiste de gauche Maria de Conceição Tavares. Dans la rue, la crise a fait ressurgir un sentiment anti-américain. «Nos amis américains n'ont pas pris leurs précautions. Certains ont trop gagné», lâche, sourire en coin, Roberto, un cadre d'entreprise croisé dans le quartier des affaires de São Paulo. Lui en tout cas est de ceux qui trinquent: avec la chute des cours - la Bbourse de São Paulo est l'une des plus touchées -, ses placements boursiers ont déjà cédé de «30 ou 40%». «Cette crise n'est bonne pour personne, le monde entier est affecté», conclut-il.

L'économie brésilienne est certes moins vulnérable qu'il y a quelques années, car le gouvernement de Lula a dopé les réserves internationales, élargi le marché intérieur en réduisant la pauvreté et diversifié la clientèle des exportations, moins dépendantes désormais des Etats-Unis et de l'Europe. Mais les premiers signes de contagion sont là et Brasilia a dû annoncer des mesures pour faire face au manque de crédit aux entreprises.

«Bientôt, le chômage va repartir à la hausse, craint Rafael, un jeune avocat. Mais voyons voir si Bush va sauver le monde... Il n'est pas notre sauveur?» Un peu plus loin, Rubens, un œil sur son Blackberry, sait de quoi il parle: il est dans la finance. «Le marché a besoin de règles, de limites. L'autorégulation, c'est une illusion.» Pour Rubens, cette crise, c'est peut-être le début de la fin de l'hégémonie américaine et il s'en félicite. «A long terme, ce serait une opportunité pour le Brésil d'occuper un peu plus d'espace dans le monde, économiquement et politiquement.»