Le pétrole, c'est de l'or noir. La métaphore n'aura jamais été si juste. Les chiffres en disent long: pour l'an 2000, le géant pétrolier britannique BP Amoco a dégagé un bénéfice de 14,2 milliards de dollars, en hausse de 93% par rapport à 1999. Avec un tel chiffre, il rejoint les autres multinationales pétrolières qui ont toutes aussi connu une année faste, certaines ayant même plus que doublé leurs profits. Exxon Mobil, le numéro un mondial, a dégagé 17 milliards de dollars alors que les bénéfices de l'anglo-néerlandais Royal Dutch/Shell ont bondi de 64% à 12,4 milliards de dollars.

Ces bénéfices, qui vraisemblablement atteignent un niveau historique, ne manquent pas de susciter la polémique sur les profits engrangés par l'industrie du pétrole, en Europe en particulier où le mois de septembre dernier était noir pour les automobilistes. Le prix du Brent avait frôlé les 35 dollars le baril et les prix à la pompe avaient subi une hausse de plusieurs centimes le litre. Parti de France, de Grande-Bretagne et de Belgique, le mouvement avait gagné l'Allemagne, l'Espagne ainsi que quelques pays d'Europe de l'Est; des barrages avaient été érigés notamment par les paysans, pour protester contre la flambée des prix. En Grande-Bretagne, les routiers, qui avaient bloqué l'accès aux raffineries, avaient dû faire face à l'armée.

Ainsi, ce n'est pas un hasard si c'est au Royaume-Uni que la polémique est la plus vive après l'annonce des profits astronomiques de l'industrie du pétrole. Selon la BBC, le ministre des Finances, Gordon Brown, songe à imposer un impôt sur des gains extraordinaires. «La semaine dernière, c'était Shell qui annonçait de telles marges; maintenant c'est le tour de BP. C'est disgracieux», a crié Garry Russell, organisateur de la campagne contre les stations d'essence l'automne dernier.

Les compagnies pétrolières se défendent. BP Amoco explique la forte hausse de ses bénéfices par le «bon environnement commercial» ainsi que par les avantages tirés de la restructuration. Par ailleurs, les sociétés pétrolières rappellent que leurs bénéfices proviennent plutôt des activités de production que de la vente au détail à la colonne. Elles font aussi ressortir que ce sont les Etats qui encaissent, par le biais des taxes, la plus grande partie du prix de vente aux consommateurs: en Grande-Bretagne, le litre coûte 1,4 dollar, dont presque 1 dollar va renflouer les caisses publiques.

Shell, Exxon, BP et les autres ne sont donc pas les seuls à profiter de la situation en 2000. Les stocks des grands consommateurs (Etats-Unis et Europe) avaient baissé de façon alarmante et la production mondiale n'arrivait pas à suivre la consommation. «Le prix du brut avait augmenté de 60% en moyenne», explique Leo Drollas, vice-directeur du Centre for Energy Studies, à Londres. Selon lui, les producteurs – sociétés et Etats pétroliers – ont encaissé 114 milliards de dollars de plus qu'en 1999. «En Europe et aux Etats-Unis, les consommateurs ont certes subi le coup mais la facture a été salée surtout pour les pays en voie de développement importateurs de pétrole», ajoute-t-il.

On ne saura pas de sitôt l'affectation des milliards engrangés l'an dernier par les Etats, notamment africains dont certains sont en guerre. Mais, pour la Russie, cinquième producteur mondial, les recettes d'exportations ont certes permis le remboursement partiel de la dette extérieure. Mais de nombreuses critiques de l'économie russe estiment que la manne a été dilapidée alors qu'elle aurait dû être investie pour renouveler les installations de l'industrie pétrolière.

«Oui, les gains annoncés ont de quoi perturber le grand public, reconnaît Leo Drollas. La question est morale et on doit se demander si un groupe de pays (OPEP, Organisation des pays exportateurs de pétrole, n.d.l.r.) a le droit de contrôler la production et le commerce de pétrole à sa guise.» Selon lui, même si l'OPEP contrôle seulement 40% du marché mondial, elle a le pouvoir d'influencer les cours.