La crise au Darfour vire au cauchemar pour la communauté internationale. Incapable depuis des mois de faire pression sur les autorités soudanaises pour qu'elles fassent cesser le «nettoyage ethnique» – selon la qualification onusienne – dont sont victimes les populations africaines de la province occidentale du pays, celle-ci se retrouve aujourd'hui devant une crise humanitaire majeure désormais inévitable qui l'oblige à se mobiliser. «La plus grosse crise humanitaire dans le monde aujourd'hui», selon Jan Egeland, coordinateur du Bureau de l'ONU pour les Affaires humanitaires et l'Assistance d'urgence (OCHA), qui s'exprimait jeudi en marge d'une réunion des pays donateurs à Genève. La saison des pluies a déjà commencé dans la partie ouest de la province si bien que la catastrophe pourrait faire jusqu'à 1 million de morts si l'aide internationale n'est pas délivrée à temps, selon des chiffres formulés par des représentants de pays réunis hier sur les bords du lac. Soit la moitié des 2 millions de personnes déplacées qui se trouvent toujours au Darfour.

«La question aujourd'hui est de minimiser le nombre de morts, qui sont de toute façon inévitables», a expliqué Andrew Natsios, directeur de l'agence américaine pour le développement (Usaid). Lequel estime à 300 000 minimum le nombre de personnes qui mourront même si la communauté internationale parvient à fournir une aide humanitaire substantielle dans les toutes prochaines semaines. Or cette «course contre la montre» semble d'autant plus inquiétante que selon le chef de délégation du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) à Khartoum, «plus on se déploie sur le terrain et on accède à des régions et des populations jusque-là inaccessibles, plus on est frappé par l'ampleur et la gravité de la crise».

Les 27 pays réunis hier à Genève ont donc promis de verser une assistance financière supplémentaire: 188 millions de dollars pour les Etats-Unis, 10 millions d'euros pour l'Union européenne, en plus des 37 millions déjà versés, 10 millions de francs pour la Suisse. Mais le CICR a d'ores et déjà prévenu qu'en l'absence d'une appréciation d'ensemble des besoins humanitaires dans la région, «la réponse sera sujette à d'inévitables ajustements». Ils ont en outre adressé un message qui se veut ferme en direction des autorités de Khartoum: qu'elles procèdent au désarmement des milices pro-gouvernementales responsables des exactions au Darfour et qu'elles permettent aux organisations humanitaires d'accéder à la région sans entraves, en respect des termes du cessez-le-feu conclu le 8 avril à N'Djamena.

Or, rien n'indique que le message, comme les précédents, a passé. Bien au contraire. Les Etats-Unis ont par exemple rappelé que si le Soudan avait fini par lever certaines restrictions administratives sur les activités humanitaires des dernières semaines, il en avait introduites de nouvelles tout aussi contraignantes. Sur le terrain, loin d'être désarmées, les milices pro-gouvernemantale sJanjaweed poursuivent leurs exactions et les premiers observateurs du cessez-le-feu viennent à peine d'arriver dans la région. Et le représentant de Khartoum à Genève a ainsi pris note du message pour ensuite solliciter une assistance financière pour de démantèlement des milices…

Le Conseil de sécurité divisé

«La réunion de Genève n'a fait que répéter les exigences contenues dans l'accord du 8 avril», juge un responsable humanitaire qui doute de son impact sur les autorités de Khartoum. En tout état de cause, on est loin de la «solution politique» réclamée par Kenneth Roth, le directeur de l'organisation Human Rights Watch (HRW). «Le Conseil de sécurité de l'ONU devrait être prêt à invoquer les chapitres VII de la Charte, qui l'autorise à prendre toute action nécessaire «au maintien ou au rétablissement de la paix et de la sécurité internationales», a-t-il jugé. Ce qui ne semble pas pour demain, étant donné les divergences entre les cinq membres permanents du Conseil de sécurité. Andrew Natsios ne s'est pas privé hier de rappeler que son pays avait œuvré pour l'adoption par le Conseil de sécurité d'une résolution très ferme contre Khartoum, mais qu'il s'était heurté à l'hostilité d'autres membres. D'où l'adoption finale, le 25 mai, d'une simple déclaration – légalement non contraignante – contre le Soudan.