Le patriotisme allemand, les valeurs nationales, l'amour du pays sont de retour. Intégration des immigrés musulmans, délocalisation des entreprises allemandes ou velléités de supprimer le jour férié de la Fête nationale, depuis quelques semaines, les grands débats politiques de l'Allemagne se jugent à l'aune du patriotisme. C'est même sur l'air de «nous aimons notre pays» que gouvernement et opposition se sont entre-déchirés mercredi devant le Bundestag lors du débat général consacré au budget 2005. En réalité, chacun songe aux élections de 2006 en cherchant un thème qui parle au coeur des Allemands.

«Un gouvernement sans amour de la patrie n'est pas en mesure de résoudre les problèmes du pays», avait attaqué mercredi devant le parlement Michael Glos, président du groupe bavarois CSU. «Ah, l'opposition veut un débat sur le patriotisme? Elle va être servie. Mais elle devrait d'abord arrêter de parler en mal du pays. Ça, c'est vraiment antipatriotique», a rétorqué le chancelier Gerhard Schröder.

La coalition rose-verte au pouvoir a décidé de ne plus laisser le thème du patriotisme entre les seules mains de l'opposition. Elle a tiré les leçons des élections américaines, où la question de la sécurité et des valeurs nationales a joué un rôle essentiel. Très rapidement dans le débat sur l'immigration d'origine musulmane, Gerhard Schröder a évoqué l'apprentissage de la langue allemande et «le respect de nos règles démocratiques» comme preuve de la volonté de s'intégrer. La déléguée à l'intégration, Marie-Louise Beck, une Verte, a même annoncé la remise à chaque immigrant d'une «invitation au patriotisme» qui évoquerait la fierté de disposer dans la Constitution de disposition sur l'égalité entre hommes et femmes ou sur la liberté religieuse.

«Culture dominante»

Mais le propos gouvernemental reste encore très en retrait de l'offensive menée par l'opposition CDU-CSU. Celle-ci a su jusqu'à présent habilement utiliser les maladresses du gouvernement sur ce thème. La proposition du ministre des Finances, Hans Eichel, de transférer sur un dimanche le jour férié du 3 octobre, le jour de la Réunification, est bien la preuve du manque de sentiment patriotique de l'équipe au pouvoir, rappelle Angela Merkel.

Dans le débat sur l'échec de la société multiculturelle et la question des immigrés de religion musulmane, son parti a ainsi multiplié les interventions pour le respect des valeurs nationales, et non seulement de la loi, comme base d'intégration, voire à la notion de «culture dominante» que devraient adopter les nouveaux arrivants. Edmund Stoïber, patron de la CS et du Land de Bavière, est encore allé plus loin lors des assises de son parti en appelant au réveil d'un «nouveau patriotisme» et à «la défense des valeurs chrétiennes».

La semaine précédente, le secrétaire général de la CDU, Laurenz Meyer, avait accusé les dirigeants d'entreprises allemandes de manquer de patriotisme en exportant des emplois chez les voisins hongrois, polonais ou tchèques.

L'opposition chrétienne-démocrate sait qu'elle ne gagnera pas les élections avec le thème de la réforme de l'assurance maladie, sur laquelle elle a eu une peine infinie à trouver un compromis que même ses experts rejettent. La dégradation de la situation économique et l'impopularité des réformes sociales ne parviennent même pas à entamer le crédit de Gerhard Schröder, dont le parti, le SPD, remonte dans les sondages. Elle a donc choisi d'attaquer sur un thème plus émotionnel: la patrie.

Eclairé, sans préjugé

La remontée de l'idée du patriotisme doit beaucoup à la Fondation Konrad-Adenauer, le réservoir d'idées de la CDU, qui a inventé le terme de aufgeklärter Patriotismus, patriotisme éclairé ou, mieux, patriotisme sans préjugé. La Fondation s'était inquiétée du climat maussade provoqué dans le pays par la crise économique et du manque de confiance du pays dans ses propres forces.

Il est loin le temps où le patriotisme allemand, complexé au souvenir des atrocités du national-socialisme, ne s'affichait qu'un peu honteusement, surtout à gauche. «Je n'aime que ma femme», répondait le président social-démocrate Gustav Heinemann au début des années 70 lorsqu'on lui parlait de l'amour du pays. Pour la social-démocratie, le patriotisme s'est longtemps réduit à l'Etat social. En 1995, les ministres régionaux de l'Education n'avaient même pas réussi à se mettre d'accord sur la définition de l'Allemagne telle qu'il fallait l'enseigner dans les classes. Mais, depuis, l'actuel président de la République fédérale, Horst Köhler, un économiste pourtant, a su parler avec simplicité des raisons d'aimer son pays.

Et il y a eu le succès du film Le miracle de Berne, qui rappelait la fierté allemande de 1954, avec la victoire de l'équipe de football lors de la Coupe du monde. Or précisément Gerhard Schröder s'est mis en scène dans une campagne de publicité pour la Coupe du monde qui aura lieu en Allemagne en 2006. Quelques mois avant les élections…