Les sommets ibéro-américains, qui rassemblent chaque année une vingtaine de pays d'Amérique latine autour de l'Espagne et du Portugal, pâtissent de malchance. L'année dernière, les débats avaient été éclipsés par un accrochage spectaculaire entre Hugo Chavez et le roi Carlos d'Espagne, qui avait quitté l'assemblée devant les caméras. Cette année, le sommet qui se déroule à San Salvador jusqu'à ce vendredi autour du thème «jeunesse et développement» va encore être perturbé par un invité imprévu: la crise financière.

La tourmente née aux Etats-Unis ne devrait pas conduire l'Amérique latine à la récession. En une décennie, l'économie locale s'est considérablement assainie et des pays comme le Brésil, le Mexique ou le Venezuela en ont profité pour rembourser leur dette au Fonds monétaire international (FMI). L'effondrement des bourses, la chute du prix des matières premières et la panne qui frappe le premier moteur économique de la région - les Etats-Unis - ne devraient cependant pas rester sans effet. Les prévisions de croissance pour 2009 sont ainsi passées de 4,2% à 3,2%, soit «le niveau le plus bas depuis la crise de 2001/2002», précise le FMI.

Le premier ministre espagnol, José Luis Zapatero, espère obtenir de l'Amérique latine un appui clair pour que l'Espagne soit invitée au sommet de chefs d'Etat consacré à la crise qui se réunira à la mi-novembre à Washington. Partisan d'une réforme globale du FMI et de la Banque mondiale, le socialiste espagnol devrait notamment recevoir le soutien du Brésil, qui a réclamé le retour «d'un Etat qui ait la force politique de réguler l'économie et les marchés». Le Mexicain Felipe Calderon, soutenu par le Chili, a pour sa part demandé un plan pour l'agriculture qui permettrait aux plus pauvres de surmonter l'épreuve.

Pour Jorge Castaneda, ancien secrétaire mexicain des Relations extérieures, cette seule prise de conscience constitue déjà un progrès face à «la vantardise et l'arrogance» qui prévalaient encore il y a quelques semaines. «D'un côté, des présidents comme l'Argentine Cristina Fernandez ou le Vénézuélien Hugo Chavez proclamaient la fin du néolibéralisme et se félicitaient du châtiment bien mérité que recevaient les Etats-Unis pour les fautes de George Bush, écrit-il dans le quotidien espagnol El Pais. De l'autre, des dirigeants comme le Brésilien Lula ou le Mexicain Calderon assuraient que cette crise ne toucherait pas leur pays!»

Cette seule volonté de mobilisation pourrait cependant être insuffisante. Si l'Amérique latine est plus solide économiquement qu'en 1982 (crise de la dette), 1995 (crise tequila au Mexique), et 1995 (dévaluation du real brésilien), elle est aussi aujourd'hui divisée par les ambitions politiques.

Le président vénézuélien Hugo Chavez, qui a réuni au sein de son Alternative bolivarienne pour les Amériques (ALBA) la Bolivie, Cuba, la République dominicaine, le Nicaragua et le Honduras, a ainsi refusé de participer au sommet de San Salvador... par crainte d'un attentat. L'Alternative - accord de coopération économique financé par les pétrodollars vénézuéliens - est censée faire pièce aux ambitions libre-échangistes que le président George Bush a relancées sous la forme d'un Chemin vers la prospérité des Amériques. Progressant vers le nord, Hugo Chavez va aussi signer un accord pétrolier avec le Guatemala, gouverné depuis un an par un président social-démocrate.

Washington et Caracas, par ailleurs, ne sont pas les seuls à vouloir organiser l'Amérique latine autour de leur projet. Entre le plan Puebla Panama mené par le Mexique, le Système d'intégration centraméricain, la Communauté andine des nations, le Mercosur, et la toute récente Union des nations sud-américaines, lancée cette année par le Brésil, ce ne sont pas moins de sept accords d'intégration qui sont en vigueur dans le sous-continent, et dont les différents protagonistes se retrouvent à San Salvador.

Dans un tel contexte, les prières «pour le bon déroulement» du sommet ibéro-américain, que l'Eglise salvadorienne a demandé à ses fidèles, ne sont pas superflues.