Par un tricotage extraordinaire, l'histoire a voulu que la débâcle financière globale se superpose au chambardement politique le plus sérieux de l'ère post-apartheid en Afrique du Sud. Alors que vacillaient les grandes banques des Etats-Unis et d'Europe ces dernières semaines, l'Afrique du Sud voyait Thabo Mbeki, son président depuis 1999, poussé à une déshonorante démission par sa propre famille politique, l'African National Congress (ANC) et Kgalema Motlanthe lui succéder dans la foulée. La semaine passée, tandis qu'à Washington les grands argentiers du nord s'évertuaient à contenir la panique boursière, un ancien ministre, Mosiua Lokota, abasourdissait l'Afrique du Sud en menaçant de schisme l'ANC, dont l'union a toujours fait la force.

Les deux crises, celle qui remet en cause les fondements idéologiques de la globalisation financière et celle qui amorce un tournant historique de la politique sud-africaine, accaparent tour à tour les grands titres de la presse. Sous la plume des analystes, dans la bouche des politiques ou de l'homme de la rue, elles se conjuguent.

Assauts interventionnistes

Ainsi, pour beaucoup d'entre eux, le départ contraint de Thabo Mbeki sonne comme une revanche des pauvres, ces 40% de la population fatigués de n'avoir toujours pas goûté aux fruits du libéralisme à tous crins prôné par l'ancien président et inspiré de Washington. Cette doctrine, que l'on croyait seule garante de lendemains économiques prometteurs, mais que rongent pourtant chaque jour un peu plus les assauts interventionnistes des gouvernements occidentaux.

Conçue par un comité de techniciens acquis aux dogmes de la Banque mondiale, la politique de Thabo Mbeki visait un environnement favorable à la croissance et à l'investissement. Cette thérapie de choc pour renaître de l'apartheid devait préparer le terrain à une généreuse redistribution. Dans les faits, «l'Afrique du Sud a certes rejoint la vague de la globalisation, et les conditions de vie des pauvres se sont améliorées (eau, électricité, logement). Mais les inégalités restent massives et se sont même accrues», souligne Jeremy Cronin, parlementaire, membre de l'ANC et militant communiste depuis quarante ans. «Beaucoup ont eu le sentiment que la transition de Mbeki a marginalisé les pauvres, qu'elle fut une transition pour les riches», confirme Adam Habib, chancelier adjoint à l'Université de Johannesburg.

Mais la toute nouvelle administration, et surtout celle qui lui succédera au terme des élections générales du printemps 2009, engageront-elles la politique économique plus sociale et interventionniste qu'appellent de leurs vœux l'aile gauche de l'ANC et les syndicats? Le ministre des Finances, Trevor Manuel, a beau affirmer que l'Afrique du Sud est «raisonnablement isolée» de la crise financière, elle lui paye son écot: en un mois, sa bourse a chuté de 19%. La valeur de sa devise, le rand, a fondu de 10% contre le dollar la semaine passée. Difficile, pour beaucoup, d'imaginer dans ce contexte un virage drastique qui ferait fuir les capitaux. «Ce qui aidera est le consensus global, veut pourtant croire Jeremy Cronin. Et ce dernier est en train d'évoluer chaque jour à Washington. Le monde a changé, ce qui a créé ici un espace pour une nouvelle politique.»