C'est dans une annexe du Palais présidentiel de l'Elysée que la commission dirigée par le professeur suisse Didier Pittet, constituée le 25 juin, a rendu public, mardi, son premier rapport d'évaluation de la gestion française de la crise Covid 19. Logique. Ce comité d'experts nommé par Emmanuel Macron avait rendu la semaine dernière au président ses premières conclusions. Sans savoir si ce dernier les mentionnera lors de son intervention télévisée très attendue de mercredi 14 octobre, à l'heure où le pays affronte, du propre aveu du premier ministre Jean Castex, «une seconde vague» de contaminations massives. 

Résultat de quatre mois d'auditions, de compilations statistiques et de comparaisons internationales (européennes pour l'essentiel)? Un rapport d'étapes de 39 pages, qui ne pointe pas de dysfonctionnements majeurs ou d'erreurs d'analyses flagrantes dans la réponse apportée à cette crise sanitaire inédite par le gouvernement français.

La mission Pittet: Le Genevois Didier Pittet chargé d’évaluer la gestion française de la crise du Covid-19

«Le système a tenu»

«Le système hospitalier français a bel et bien tenu» confirme l'infectiologue suisse, qui s'est en revanche refusé à minimiser l'importance de l'épidémie comme l'ont fait imprudemment certains de ses collègues français. «Indéniablement, le Covid 19 a fait mal, très mal. Nous ne sommes pas du tout face à un phénomène de type épidémie de grippe habituelle» a-t-il répété plusieurs fois, confirmant qu'il va «falloir apprendre à vivre avec le virus» encore de longs mois, jusqu'à la mise à disposition espérée «de plusieurs vaccins».

La France, donc, n'a pas failli. Son bilan actuel en termes de décès et de contaminations – 743 479 personnes infectées, 32 779 morts depuis le début de la crise – n'est pas le résultat de mauvaises réponses apportées à ce défi médical, hospitalier, mais aussi social et économique. Dans un pays frappé par l'arrivée du coronavirus avant l'Allemagne, à laquelle elle est souvent comparée, les décideurs  ont bien mesuré les enjeux. C'est dans la mise en œuvre des réponses que les difficultés se sont manifestées. Et, surtout, dans le lien entre l'analyse, la prise de décision et les mesures concrètes, compliquées par la profusion d'agences concernées.

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Des «défauts d'anticipation»

«Les premiers constats mettent en évidence des défauts manifestes d'anticipation, de préparation et de gestion» note le rapport. La gestion de la crise sanitaire a, par ailleurs, reposé sur des bons instruments comme le conseil scientifique réuni par Emmanuel Macron, et fort critiqué depuis: «Il était important d'avoir des scientifiques capables de prendre de la distance pour aider au maximum les décisions. Ce conseil a très bien fait son travail» juge Didier Pittet. Une recommandation toutefois, si le pouvoir exécutif décide de le maintenir: «Le diversifier. La société civile n'est pas représentée en son sein. Elle doit l'être. Il faut sortir d'une gestion purement sanitaire de la crise. Nous sommes passés d'une gestion verticale, des médecins aux patients, à une gestion horizontale qui, dans la durée, implique tous les acteurs.»

De sérieux dysfonctionnements hexagonaux

Les critiques contenues dans le rapport se nichent dans l'examen des pratiques françaises. Peu sévère sur les masques – dont la pénurie était évidente dans la plupart des pays européens, y compris la Suisse – le rapport d'étape de la mission Pittet pointe du doigt de sérieux dysfonctionnements hexagonaux dans la mise à disposition des tests PCR, mis au point simultanément en France et en Allemagne, mais enlisés dans le dédale administratif français.

Difficulté majeure: la mauvaise coopération, côté laboratoires, entre le secteur privé et public. Mais aussi le maintien à l'écart des laboratoires vétérinaires qui auraient pu effectivement contribuer au traitement des tests. Autre considération: l'abondance, en France, des plates formes informatiques «fermées» n'utilisant que des réactifs d'une même provenance pour traiter les tests, alors que les plate-formes en Allemagne – où la mission doit se rendre durant ses prochains deux mois d'existence, avant son rapport final de fin d'année – sont ouvertes et peuvent intégrer des réactifs de sources différentes.

Quatre points faibles

Le relevé des difficultés françaises correspond, peu ou prou, à ce qui a été écrit depuis le début de la pandémie. Le rapport insiste sur quatre points faibles: déploiement heurté du processus de gestion de crise, organisation complexe des relations entre le Ministère de la santé et les agences, fragilité des administrations, difficultés d'articulation entre agences régionales de santé et préfectures...

Le constat est limpide: la faiblesse française n'a pas été médicale, mais administrative. Les prises de décision ont souvent été rendues imparfaites, voire caduques par la complexité des circuits. Et le politique s'est ensuite retrouvé comptable d'échecs avant tout engendrés par une mise en œuvre tatillonne et parfois inadaptée des recommandations nationales. 

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Une insécurité générale

Un point faible français également: la communication. S'il ne la qualifie pas, le rapport Pittet multiplie les références au sentiment d'insécurité engendré par une communication brouillonne des instances de décision, dans un brouillard psychologique entretenu par la polémique «très française» sur la chroloroquine, préconisée notamment par le professeur marseillais Didier Raoult. «Car celle ci a eu un indéniable impact. Elle a suscité une désécurisation généralisée» selon Didier Pittet, précisant que son travail ne visait pas à définir les qualités scientifiques ou non du traitement. «Nous avons tous souffert, durant cette période de publications écrites trop rapidement, publiées trop rapidement et en France, cela a pris des dimensions extraordinaires. Le dérangement a été considérable et la défiance s'est installée». Une défiance qui, pour le moment, n'a pas disparu du paysage politico-sanitaire français.