La situation pourrait vite devenir intenable. Alors que Joe Biden se concentre sur la lutte contre la pandémie, en affichant de bons résultats, il commence à faire l'objet de vives critiques pour sa gestion de la politique migratoire, y compris dans son propre camp. Les inquiétudes montent. La crise humanitaire pointe. Depuis l'élection du président démocrate, des milliers de migrants se pressent à la frontière mexicaine, persuadés qu'ils auront un accès facilité aux Etats-Unis. Joe Biden devra désormais répondre à deux questions: comment ne pas créer un effet d'appel d'air? Et surtout: comment gérer efficacement l'afflux de mineurs isolés, alors que le dossier des enfants migrants était déjà très sensible sous l'administration Trump? 

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«Pas le moment de venir»

Mardi, le ministre américain à la Sécurité intérieure, Alejandro Mayorkas, n'a pas été en mesure de tenir des propos rassurants. «Nous sommes sur le point d'avoir plus de personnes à la frontière sud-ouest que nous n'en avons eu au cours des 20 dernières années», relève-t-il dans un communiqué, en qualifiant la situation de «difficile». Il précise: «Nous travaillons 24 heures sur 24 pour la gérer.» Les enfants mineurs non accompagnés ne sont pas renvoyés dans leur pays d'origine. Mais, vulnérables, ils ne peuvent pas non plus rester au Mexique sans protection particulière. Ce sont des proies faciles pour toutes sortes de trafiquants. Et donc un réel sujet de préoccupation pour l'administration Biden. Or le risque est grand que de nombreux mineurs «disparaissent» dans la nature: les structures d'accueil pour les moins de 18 ans à la frontière sont bondées, a confirmé Alejandro Mayorkas. 

Pour l'instant, à part dire que la situation est prise au sérieux, l'administration Biden n'a pas vraiment les moyens d'agir. Plusieurs hauts fonctionnaires insistent sur la nécessité de pratiquer une politique migratoire «humaine» et d'améliorer les capacités d'accueil des migrants. Mais le ministre de la Sécurité intérieure a aussi dit sur ABC que la Maison-Blanche «envoie un message important, à savoir que ce n'est pas le moment de venir à la frontière». «Je peux le dire très clairement: ne venez pas, a déclaré mardi, sur la même chaîne, Joe Biden. Nous sommes en train de nous organiser. Ne quittez pas votre ville ou votre communauté.» De fait, en pleine période de pandémie, la plupart de ceux qui entrent illégalement aux Etats-Unis sont renvoyés vers leur pays d'origine ou condamnés à rester au Mexique. Pendant ce temps, dans les réseaux des migrants, le bouche à oreille, parfois provoqué par des fausses informations sciemment véhiculées par les passeurs, les incite au contraire à toujours se presser à la frontière sud des Etats-Unis. 

Plus de 100 000 arrestations

Les républicains profitent de ces tensions pour accuser Joe Biden d'en être responsable, à force de vouloir inverser les décisions prises par Donald Trump. Très vite, le président démocrate a, en effet, voulu se démarquer de son prédécesseur. Il a affiché ses priorités dans le dossier migratoire, qu'il concrétisera à travers une vaste réforme: il a d'abord ordonné l'arrêt de la construction du mur avec le Mexique, a suspendu des expulsions et promet notamment de faciliter la régularisation de millions de clandestins déjà présents sur le sol américain depuis plusieurs années. Il hérite, par ailleurs, de Donald Trump un dossier des plus sensibles: près de 5000 familles de migrants ont été séparées à la frontière et des centaines d'enfants, perdus dans les méandres administratives, n'ont toujours pas retrouvé leurs parents. 

Désormais, à ce dossier épineux, s'ajoute celui des nouveaux mineurs, cette fois non accompagnés, qui arrivent à la frontière. En février, sur les quelque 100 000 arrestations de clandestins à la frontière côté américain (contre 71 000 en décembre et 75 000 en janvier), 9457 étaient des mineurs sans famille, selon les chiffres officiels. Ce qui représente une augmentation de 60% par rapport au mois précédent.

Sur Twitter, Bennet Omalu ne mâche pas ses mots. «Je suis un démocrate, mais je conseillerais à l'administration Biden de gérer la crise frontalière de manière agressive, sinon il y aura un retour de balancier en 2022 (une allusion aux élections de mi-mandat). Il faut que la loi et l'ordre règnent; qui va s'occuper de ces enfants non accompagnés? Les renvoyer est peut-être la seule option», réagit le médecin légiste et neurologue, qui s'est notamment rendu célèbre en liant l'encéphalopathie traumatique chronique à la pratique de certains sports violents. Lui-même est d'origine étrangère. Joe Biden doit aussi faire face aux critiques de représentants de l'aile gauche de son parti, qui lui reprochent de ne pas être assez «humain» face aux migrants. 

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Des centres provisoires gérés par la Border Patrol avec désormais près de 4000 jeunes migrants entassés, livrés à eux-mêmes, qui plus est en période de Covid: ces images ne vont pas faciliter la tâche de Joe Biden qui risque d'avoir des difficultés à faire passer sa réforme migratoire au Sénat. Elles rappellent celles des enfants migrants placés en détention sous l'administration Trump. Selon un récent sondage CBS/YouGov, 62% des personnes interrogées approuvent la façon dont Biden gère sa fonction de président, 60% sa gestion de l'économie et 67% sa gestion du coronavirus. Mais seules 52% trouvent qu'il mène une bonne politique migratoire. 

Les détracteurs de Joe Biden recourent à la méthode épouvantail de l'ancien président républicain: brandir la peur, affirmer que des «terroristes» se cachent parmi les migrants, accuser les clandestins de propager le coronavirus, pour noircir le tableau. Les zones frontières sont propices à la propagation de toutes sortes de rumeurs. Joe Biden n'aurait pour l'instant pas l'intention de se rendre à la frontière. Mais lundi, Kevin McCarthy, le leader de la minorité républicaine au Sénat, l'a fait, du côté d'El Paso, au Texas, avec une délégation de son parti, conscient de l'importance du momentum pour critiquer le président démocrate. «C'est plus qu'une crise. C'est un déchirement humain», a-t-il relevé, en jouant dans le registre de l'émotion. «Cela ne devait pas arriver. Cette crise est le résultat de la politique de la nouvelle administration.» Précision: Kevin McCarthy a toujours soutenu la politique de tolérance zéro pratiquée par Donald Trump, dont la mesure controversée de séparer les familles aux frontières.