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La crise à Onusida met l’Afrique sens dessus dessous

Jeudi, la Suède, grand bailleur de fonds de l’organisation, a gelé sa contribution de 28 millions de francs pour protester contre la mauvaise gestion de l’institution épinglée par un rapport accablant. Elle exige le départ immédiat du directeur exécutif, Michel Sidibé. Les pays africains, irrités, le vivent très mal

Le torchon brûle au sein d’Onusida à Genève. Depuis mardi siège dans un climat «très tendu» le Conseil de coordination du programme (CCP), sorte de conseil d’administration de l’organisation. Motif: depuis la publication la semaine dernière d’un rapport accablant sur la gestion managériale de l’institution, son directeur exécutif, le Malien Michel Sidibé, est sur un siège éjectable.

Départ en juin

En cours de journée, la Suède, un important bailleur de fonds qui a versé 28 millions de francs à Onusida en 2017, a dramatisé la situation en gelant sa contribution et en demandant le départ immédiat de son directeur exécutif. Le cas échéant, il serait remplacé par le numéro deux de l’organisation, Gunilla Carlsson. Ironie de la situation: cette dernière est une ex-ministre suédoise du Développement et avait en son temps pris la décision de suspendre la contribution de son pays au Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme frappé à l’époque par une affaire de corruption. La Suisse, pour sa part, verse une contribution de 10 millions de francs à Onusida.

Jeudi soir, le sort de Michel Sidibé n’était pas scellé à l’heure où nous publions, mais sur les réseaux sociaux, les appels à sa démission se sont multipliés, exhortant le directeur exécutif à ne pas s'accrocher au pouvoir au risque de porter un sérieux préjudice à son organisation. Dans la journée, Michel Sidibé a tenté de réduire les tensions en promettant de partir en juin 2019, six mois avant la fin de son mandat. Mais il n’est pas sûr que cela suffise face à la «colère» de certains Etats membres. La crise, la plus importante qu’ait connue l’organisation, pourrait, si elle n’est pas résolue rapidement, laisser des traces durables. Les Etats africains font bloc derrière le patron de l’organisation et vivent très mal sa demande de mise à l’écart immédiate. L'Afrique est déjà peu représentée dans les instances dirigeantes des organisations internationales.

Créée en 1994, Onusida a accompli un travail reconnu dans la lutte contre l’épidémie de sida en coordonnant les différents programmes pour combattre le HIV. En place depuis neuf ans, Michel Sidibé est toutefois mis sur la sellette par un rapport d’experts de 70 pages commandé par le directeur exécutif lui-même pour éclaircir les accusations d’agression sexuelle contre l’ex-numéro deux de l’organisation, de harcèlement sexuel, d’intimidation et d’abus de pouvoir. Les conclusions du rapport laissent une faible marge de manœuvre au patron d’Onusida: «Le directeur exécutif […] a créé une culture patriarcale tolérant le harcèlement et l’abus d’autorité.» Le Malien est aussi critiqué pour avoir cultivé un «culte de la personnalité», instauré une culture du favoritisme et un processus de décision «autocratique» reposant sur un «cercle fermé» décrit comme «la famille» ou d’un «club de garçons». La tolérance de la direction pour de tels abus a «infecté toute l’organisation».

Culture de l’impunité

Pour le groupe d’experts, la crise au sein d’Onusida «menace [le] travail» de l’organisation pourtant «vital» et les preuves d’une «culture interne cassée» sont «écrasantes». Les critiques sont telles que certains se demandent pourquoi le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, n'est pas intervenu dans une crise qui s'aggrave. Ce vide de responsabilité a été favorisé par la nature unique de l’organisation qui est gérée à travers l’OMS et qui comprend 22 Etats membres et 11 organisations (HCR, BIT, Unicef, PNUD, etc.). Il a laissé l’impunité s’instaurer, poursuit le document. Les experts ne mâchent pas leurs mots au sujet de la gestion de Michel Sidibé et de son entourage, mais ils n’omettent pas de souligner les mérites du directeur exécutif: «Il a apporté une contribution exceptionnelle au travail d’Onusida. Il a été un avocat passionné et efficace des plus vulnérables […]. Il a parlé avec courage pour attirer l’attention sur les risques spécifiques du HIV parmi les jeunes adolescentes et les jeunes femmes. […] Il a été particulièrement efficace en Afrique pour combattre la menace contre la santé globale.»

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