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Turquie

Crise ouverte entre Erdogan et une confrérie

Les révélations du journaliste Mehmet Baransu ont suscité l’ire du premier ministre. Le gouvernement aurait manigancé contre la confrérie Gülen

L’éditorialiste Mehmet Baransu est une gloire de la presse turque. On lui doit les révélations sur les complots ourdis par l’armée pour renverser le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan. Il est pourtant tombé en disgrâce depuis son dernier coup: une enquête publiée dans le quotidien Taraf qui met au jour les tentatives du gouvernement pour limiter les activités de la confrérie Gülen, qui était considérée jusqu’à il y a peu comme le meilleur allié du parti au pouvoir. Le journal et Mehmet Baransu sont désormais poursuivis. Le rédacteur risque même 43 années de prison. Compte tenu du nombre de journalistes emprisonnés en Turquie, la menace est sérieuse.

Mais ces poursuites ne suffisent pas. Recep Tayyip Erdogan a lancé lui aussi un anathème contre le journaliste, au grand dam des défenseurs de la liberté de la presse. En juin dernier, les manifestants du parc Gezi, à Istanbul, dénonçaient l’autoritarisme du premier ministre, mais il semble que ce dernier n’en ait tiré aucune leçon.

Tout a commencé le mois dernier lorsque Taraf a publié des documents confidentiels datés de 2004 et signés de Recep Tayyip Erdogan et d’Abdullah Gül, qui était alors ministre des Affaires étrangères. Dans ces notes, le Conseil de sécurité nationale (MGK) demande au gouvernement de prendre des mesures pour neutraliser les activités de la confrérie Gülen en Turquie et à l’étranger. Le MGK propose de cibler tous ceux qui ont des liens avec Gülen, de les surveiller et de les ficher, y compris les nombreuses écoles que le mouvement Gülen possède en Turquie. Fethullah Gülen, fondateur du mouvement éponyme, propose une compréhension conservatrice de l’islam et prône un devoir de service (hizmet en turc) pour le «bien commun» de la communauté et de la nation. Il vit aux Etats-Unis mais ses adeptes ont largement contribué à l’élection de Recep Tayyip Erdogan. Il s’est dit atterré: «Je suis resté sans voix.»

Le Parti pour la justice et le développement (AKP), au pouvoir, a admis que les documents publiés étaient authentiques mais prétend, pour sa défense, que les mesures évoquées pour nuire aux activités de la confrérie n’ont en fait jamais été mises en œuvre. Une version contestée par le journaliste de Taraf qui enfonce le clou, en affirmant, preuves à l’appui, que les activités d’espionnage se sont poursuivies jusqu’en 2013. En outre, les révélations du journaliste éclairent d’un jour nouveau la récente décision du gouvernement de fermer des milliers d’établissements de soutien scolaire, les dershane. Ces écoles sont la principale activité du mouvement Gülen et une source importante de revenus. D’où le soupçon que la charge du gouvernement contre les établissements privés soit une attaque déguisée contre la confrérie et la mise en œuvre des mesures mentionnées dans le document de 2004.

Pour Johann Bihr, responsable de la Turquie pour Reporters sans frontières (RSF), les articles de Mehmet Beransu n’ont rien de calomnieux: «Son enquête révèle des malversations qui tombent sous le coup de la loi. Il y va de l’intérêt public et non de la sécurité de l’Etat.» Lors d’un discours pour ses partisans à Tekirdag, le premier ministre a accusé le journaliste de trahison, crime sévèrement puni en Turquie: «L’Etat a aussi le droit au respect de son intimité, tout comme les familles. Quand vous violez ce droit, le système judiciaire doit prend les mesures nécessaires et, s’il ne le fait pas, il commet un crime constitutionnel.» Cette tentative manifeste d’influencer la justice a décidé le journaliste et son média à porter plainte à leur tour.

«La cascade de procédures qui ont été ouvertes contre le journal et son rédacteur montrent une tendance de fond, l’espace de liberté pour la presse se réduit en Turquie», poursuit Johann Bihr. Sous prétexte de veiller à la sécurité de l’Etat, les gouvernements successifs ont embastillé à tour de bras les journalistes. «Il était de notoriété publique que les reporters de gauche et ceux liés aux Kurdes couraient le risque d’éventuelles poursuites judiciaires. Mais, depuis deux ou trois ans, la situation a changé. L’AKP, après s’être débarrassé des militaires, s’en prend tous azimuts à ceux qui dérangent, laïcs, kémalistes, progressistes ou journalistes consciencieux.»

La confrérie s’est montrée de plus en plus critique à l’égard du premier ministre et de son autoritarisme. Elle jouit d’une influence indéniable auprès des membres de l’AKP et a tissé un réseau à l’intérieur du parti. Cette guerre entre Recep Tayyip Erdogan et Gülen illustre un clivage grandissant au sein de l’AKP: depuis les manifestations du parc Gezi, en juin dernier, la méthode Erdogan irrite de plus en plus et, avec l’approche des élections provinciales et présidentielle de 2014, le parti se divise.

«L’AKP, après s’être débarrassé des militaires, s’en prend à ceux qui dérangent, laïcs ou kémalistes»

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