Le premier ministre Albin Kurti, issu des rangs de la gauche souverainiste, a été renversé par une motion de censure déposée par son partenaire de coalition, la Ligue démocratique du Kosovo (LDK), naturellement soutenue par les formations des anciens commandants de la guérilla, renvoyées dans l’opposition depuis les élections d’octobre.

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Tandis que le Kosovo comptait jeudi plus de 70 cas d’infection et un premier décès dû au Covid-19, il n’a plus de gouvernement. Alors que le parlement allait se réunir pour examiner la motion de censure, un habitant de Pristina a réussi à violer le couvre-feu et à déployer devant l’assemblée une banderole proclamant: «La pandémie la plus dangereuse pour le Kosovo, c’est la politique. Honte à vous!» Chaque soir depuis une semaine, les habitants de la capitale dénoncent ces «magouilles» politiques et manifestent leur soutien à Albin Kurti en organisant depuis leur balcon des concerts de casseroles – une pratique déjà expérimentée en 1998-1999 contre le pouvoir serbe, quand la capitale du Kosovo était déjà soumise au couvre-feu, pour de tout autres raisons.

«Saper la cohésion de l’exécutif»

Le prétexte de la crise a été le limogeage, le 18 mars, du ministre de l’Intérieur, Agim Veliu, issu des rangs de la LDK, qui réclamait, contre l’avis du premier ministre Albin Kurti, la proclamation de l’état d’urgence, alors que le Kosovo a déjà adopté de strictes mesures de confinement depuis le 15 mars. Albin Kurti a accusé le ministre de «saper la cohésion de l’exécutif», mais le torchon brûlait avec la LDK depuis un moment déjà. En cause, la levée de la taxation à 100% sur les marchandises importées de Serbie, exigée par les Etats-Unis pour permettre la relance du «dialogue» avec Belgrade. En signe de bonne volonté, Albin Kurti avait décidé une levée «progressive» de cette taxe – pas assez pour Washington, qui menaçait le Kosovo de sanctions, ce qui avait amené la LDK à se ranger à cette position.

Dès l’ouverture de la session parlementaire, Albin Kurti a dénoncé une machination ourdie par le président Hashim Thaçi, interlocuteur privilégié de Richard Grenell, l’émissaire de Donald Trump chargé de relancer le dialogue avec Belgrade. Il a même assuré qu’un accord secret avec Belgrade avait déjà été conclu à la Maison-Blanche, et qu’il fallait donc l’évincer. Cette crise est aussi le résultat d’un bras de fer entre les Etats-Unis et l’Union européenne, beaucoup plus réservée sur la nécessité d’un accord rapide entre Belgrade et Pristina.

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Mardi, tandis que Richard Grenell se félicitait sur Twitter de la convocation du parlement, les Ministères allemand et français des affaires étrangères avaient appelé, sans être entendus, à un report de la session, soulignant que «l’unité politique est nécessaire pour faire face au Covid-19». Pour Belgzim Kamberi, de l’Institut Musine Kokallari, un think tank social-démocrate de Pristina, «la chute du gouvernement illustre tragiquement la faiblesse de l’UE, qui a perdu son leadership dans la gestion des relations entre Belgrade et Pristina».

Bruxelles marginalisé

Alors qu’il est exclu de convoquer de nouvelles élections en ces temps d’épidémie, le Kosovo pourrait bien rester sans exécutif, ce vacuum donnant carte blanche au président Thaci pour conclure un accord avec la Serbie. «Ainsi, les Etats-Unis s’imposeront une fois de plus comme les seuls à même de «pacifier» les Balkans, confirmant la marginalisation politique de Bruxelles», conclut Belgzim Kamberi.