Le thriller politique ouvert la semaine dernière par Boris Eltsine avec le limogeage de son gouvernement a connu un nouveau rebondissement. Le premier ministre sortant, Viktor Tchernomyrdine, a annoncé qu'il était candidat à l'élection présidentielle de 1998. «C'est ma décision et je n'en démordrai pas», a-t-il déclaré dans une interview diffusée samedi soir par le premier canal de télévision russe.

Lors de son intervention radiodiffusée du lundi précédent, Boris Eltsine avait expliqué le départ de son chef de gouvernement de façon assez ambiguë. «J'ai chargé Viktor Tchernomyrdine de se concentrer sur la préparation politique de l'élection présidentielle» de l'an 2000. Dans les premières heures, cette déclaration avait laissé supposer que le président avait ainsi désigné son successeur. Cela paraissait d'autant plus plausible que le chef de l'Etat avait laissé entendre à plusieurs reprises qu'il avait déjà choisi son dauphin. Mais, au cours de la conférence de presse du premier ministre qui a suivi son limogeage, Viktor Tchernomyrdine n'a pas voulu dire s'il prendrait effectivement part à la course présidentielle.

Par la suite, la plupart des observateurs ont conclu que le président, qui ne supporte pas qu'un membre de son équipe lui fasse de l'ombre, avait limogé son chef de gouvernement parce qu'il commençait à le craindre et qu'il n'avait aucunement l'intention d'en faire son successeur. Cette opinion a encore été confortée après que la dramaturgie de la mise à pied de Viktor Tchernomyrdine eut été connue dans ses détails. Selon la chaîne de télévision NTV, seuls deux des plus proches conseillers du président et leur personnel technique avaient été au courant de ce qui se tramait. Tchernomyrdine lui-même a été prévenu par le chef de l'administration présidentielle, Valentin Youmachev, que quelques minutes avant sa dernière rencontre avec le président au Kremlin lundi matin. Si le président avait la moindre intention de faire de Tchernomyrdine son successeur, beaucoup assurent qu'il n'aurait pas agi avec lui de façon aussi cavalière.

Privé de la protection de Boris Eltsine, Viktor Tchernomyrdine était menacé de disparaître rapidement dans le néant politique. Il ne devait en effet sa stature nationale qu'à son rôle de premier ministre au cours des cinq dernières années. En annonçant samedi qu'il serait bien candidat, Viktor Tchernomyrdine essaie de se protéger de deux menaces étroitement liées. Il tente d'abord d'éviter l'oubli. En tant que candidat présidentiel, il jouira certainement de plus d'attention de la part des médias qu'ex-premier ministre attendant son heure. Il essaie ensuite ainsi de rassembler autour de lui le mouvement Notre Maison la Russie (NDR) et ses 67 députés. Tout indique en effet que les fondations de cette formation ne sont pas très solides et que beaucoup de ses membres risquent de la quitter si le maître des lieux ne montre pas rapidement la direction qu'il veut prendre. C'est d'autant plus important que le président semble déterminé à dissoudre la Douma dans le cas où celle-ci devait rejeter par trois fois son candidat au poste de chef de gouvernement.

Or, pour l'instant, l'humeur des députés à l'égard de Sergueï Kirienko, le poulain du président, est plutôt guerrière. En cas d'élections parlementaires anticipées, le NDR aura sans aucun doute un peu plus de chances de défendre ses sièges au Parlement avec un leader candidat à la présidentielle. Viktor Tchernomyrdine a probablement prévenu son ancien chef de ses intentions, mais il est douteux que cela convienne au chef de l'Etat. Selon un haut responsable de l'entourage du président, cité par l'agence Interfax, Viktor Tchernomyrdine aurait d'ailleurs mal interprété la volonté du président et annoncé prématurément sa candidature. La réaction du chef de l'Etat ces prochains jours sera intéressante à observer.

Ce qui est évident, c'est que le coup d'envoi à la course présidentielle a été définitivement donné. Outre Viktor Tchernomyrdine, en effet, Sergueï Babourine, un des leaders du mouvement nationaliste de gauche Pouvoir au peuple, a aussi fait connaître ses ambitions présidentielles au cours de ce week-end. De leurs côtés, le nationaliste Alexandre Lebed et le réformateur d'opposition Grigori Iavlinski ont depuis longtemps annoncé qu'ils seraient au rendez-vous en l'an 2000.

Mais la plus grande inconnue reste Boris Eltsine lui-même. Selon la Constitution, le président ne peut exercer que deux mandats successifs. En principe, il ne peut donc se représenter encore. Lui-même avait déclaré à plusieurs reprises qu'il n'en avait nullement l'intention. Mais le Kremlin avait parallèlement lancé des ballons d'essai suspects. En octobre dernier, son porte-parole, Sergueï Jasterjembski, avait avancé la thèse que Boris Eltsine n'exerçait actuellement que son premier mandat, étant donné que sa présidence précédente lui avait été conférée conformément à l'ancienne Constitution soviétique, abolie en 1993. La Cour constitutionnelle doit prochainement examiner cette question à la suite d'une requête d'un député de la Douma.