Connu d'ordinaire pour son calme, Jean-Yves Le Drian ne décolère pas. Samedi soir sur le plateau de France 2, le chef de la diplomatie française a évoqué samedi la «crise grave» provoquée par la perte d'un gros contrat de sous-marins français à Canberra, dénonçant une «duplicité», ce que l'Australie et les Etats-Unis contestent.

Jean-Yves Le Drian a ainsi justifié le rappel des ambassadeurs français à Canberra et Washington. Cette mesure, la première dans l'histoire des relations entre Paris et Washington, «est très symbolique. Il y a eu mensonge, il y a eu duplicité, il y a eu rupture majeure de confiance, il y a eu mépris donc ça ne va pas entre nous», a-t-il déclaré; «Nous avons rappelé nos ambassadeurs pour essayer de comprendre et pour montrer à nos pays anciennement partenaires que nous avons un très fort mécontentement, qu'il y a vraiment une crise grave entre nous.»

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L'Angleterre, cette cinquième roue du char «opportuniste»

Le rappel de l'ambassadeur français à Londres a été jugé en revanche inutile: «On connaît leur opportunisme permanent», a-t-il lancé, cinglant. «La Grande-Bretagne dans cette affaire, c'est quand même un peu la cinquième roue du carrosse.»

Des conséquences sur la réforme de l'OTAN?

Le ministre français a d'ailleurs jugé que la crise pèserait sur la définition du nouveau concept stratégique de l'Otan, sans pour autant évoquer de sortie de l'alliance atlantique. «L'Otan a engagé une réflexion, à la demande du président de la République, sur ses fondamentaux. Il y aura au prochain sommet de l'Otan à Madrid l'aboutissement du nouveau concept stratégique. Bien évidemment, ce qui vient de se passer aura à voir avec cette définition», a estimé Jean-Yves Le Drian.

«Mais il faut qu'en même temps l'Europe se dote de sa boussole stratégique et ce sera sous la responsabilité de la France au premier semestre 2022», a-t-il ajouté, évoquant la présidence française de l'Union européenne au 1er janvier. Après le retrait brutal des Américains d'Afghanistan, sans concertation avec ses alliés, et ce dossier des sous-marins, «si les Européens ne sentent pas que pour rester dans l'Histoire, il faut qu'ils s'unissent et défendent ensemble leurs propres intérêts, alors leur destin sera totalement différent», a martelé Jean-Yves Le Drian.

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La réaction des Australiens, «francs, ouverts et honnêtes»... et sceptiques

Ce dimanche, le premier ministre Scott Morrison a tenu une conférence de presse à Sydney. Il a déclaré que le gouvernement français savait que Canberra avait de «profondes et graves réserves» concernant les sous-marins français, avant que l'accord d'achat ne soit rompu la semaine dernière.

«Je pense qu'ils auraient eu toutes les raisons de savoir que nous avions de profondes et graves réserves quant au fait que les capacités du sous-marin de classe Attack ne répondaient pas à nos intérêts stratégiques et nous avions clairement indiqué que nous prendrions une décision basée sur notre intérêt stratégique national», a-t-il dit.

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Le ministre australien des Finances Simon Birmingham assure que son pays avait informé le gouvernement français «à la première occasion possible, avant que l'affaire ne devienne publique».

Interrogé par la chaîne publique australienne ABC, il a souligné que la décision australienne de revenir sur le contrat conclu avec la France était évidemment très difficile. «Nous ne sous-estimons pas l'importance maintenant de nous assurer que nous serons en mesure de rétablir ces liens forts avec le gouvernement français et nos partenaires à long terme», a-t-il ajouté.

De son côté, le ministre australien de la Défense Peter Dutton a assuré que son pays avait été «franc, ouvert et honnête» avec la France sur ses préoccupations au sujet de l'accord, qui a dépassé le budget initial et pris des années de retard.

Peter Dutton a déclaré qu'il comprenait la «contrariété des Français» mais a ajouté que «les suggestions selon lesquelles le gouvernement australien n'a pas signalé ses inquiétudes défient, franchement, ce qui est dans le dossier public et certainement ce qui a été dit publiquement pendant une longue période».

La discrétion américaine

L'administration Biden ne s'est guère exprimée sur cette «crise grave». Samedi, le porte-parole du département d'Etat Ned Price a rappelé l'importance de la relation franco-américaine. «La France est un partenaire vital et notre plus ancien allié, et nous estimons que notre relation est extrêmement précieuse», a-t-il assuré.


Le motif du contentieux: 56 milliards d'euros

Mercredi dernier, les Etats-Unis, l'Australie et le Royaume-Uni ont annoncé mercredi un partenariat stratégique pour contrer la Chine, AUKUS, incluant la fourniture de sous-marins américains à propulsion nucléaire à Canberra.

A la suite de cette annonce spectaculaire, qui voit les Etats-Unis partager une technologie particulièrement sensible, l'Australie a annulé une gigantesque commande de sous-marins conventionnels à la France. 

Un accord-cadre conclu en 2016 par l'Australie de 90 milliards de dollars australiens (56 milliards d’euros), prévoyait la construction de 12 sous-marins à propulsion conventionnelle de classe Attack, conçus à partir des sous-marins nucléaires d'attaque français Barracuda.

Au demeurant, ce projet, AUKUS, vaut au gouvernement australien de sévères attaques de la part des autorités chinoises.

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