Le pouvoir yougoslave n'aura pas toléré longtemps des dissensions en son sein. Le vice-premier ministre Vuk Draskovic, qui avait exprimé ces derniers jours des positions contraires à celles de sa hiérarchie (le président Slobodan Milosevic et le premier ministre Momir Bulatovic), a été démis mercredi de ses fonctions gouvernementales. Son départ a été aussitôt suivi par la démission des trois membres de son parti, le Mouvement serbe du renouveau (SPO), occupant des postes ministériels et par l'éclatement de la coalition qu'il avait formée en janvier dernier avec les deux partis du couple Milosevic, le Parti socialiste (SPS) du président et la Gauche yougoslave (JUL) de Mira Markovic.

Vuk Draskovic, il est vrai, avait été très loin dans la provocation, en multipliant depuis deux semaines les critiques envers ses alliés. Il avait ainsi commencé par juger dérisoire un vote du parlement en faveur d'une union stratégique Yougoslavie-Russie-Biélorussie, alors que cette idée est chère à Mme Milosevic. Puis, il s'en était pris aux «prétendus patriotes» qui dirigent le pays pour les exhorter à «ne plus mentir au peuple» – soit à lui avouer qu'en réalité la guerre était très mal engagée – et à coopérer avec la communauté internationale pour faire cesser les bombardements, quitte à admettre la présence de troupes de l'ONU au Kosovo. Mardi enfin, sur la BBC, il avait été jusqu'à se déclarer prêt à appeler la population à manifester contre le président, s'affichant non plus seulement comme un dissident mais comme un véritable opposant. L'ultranationaliste Parti radical serbe (SRS) de Vojislav Seselj, qui fait partie de la coalition au pouvoir en Serbie (l'une des deux composantes de la Fédération yougoslave), avait clairement indiqué mardi que la coupe était pleine et que Milosevic devait écarter le gêneur. Sa direction avait ainsi estimé que «personne de sérieux en Serbie et en Yougoslavie n'acceptera jamais la présence (au Kosovo) de quelque troupe étrangère que ce soit», ajoutant que cela signifierait «une occupation et l'anéantissement de notre pays». Et de condamner les «politicards» prêts à s'offrir «à l'agresseur comme des alliés potentiels».

L'OTAN s'était réjoui dans un premier temps des déclarations du dissident, qu'elle avait interprétées comme un «premier signe visible de fracture» au sommet du pouvoir à Belgrade. Elle a persévéré dans l'optimisme après l'annonce de son limogeage, en y voyant le signe d'un isolement croissant de leur principal adversaire. «De plus en plus de dirigeants yougoslaves se distancient de Milosevic, car ils savent très bien que sa politique à terme n'est pas payante, a affirmé le porte-parole de l'Alliance atlantique Jamie Shea. Sa politique n'est pas seulement nuisible pour le peuple kosovar, elle l'est pour les intérêts du peuple serbe lui-même.»

Vuk Draskovic aurait flairé ces dernières semaines le bon coup. Dans une Yougoslavie fatiguée par la guerre, un dirigeant serbe au nationalisme incontestable mais capable de s'entendre avec l'Occident est susceptible d'occuper une très bonne place sur l'échiquier politique à Belgrade et peut-être, à terme, la première. Il y a ainsi fort à parier qu'il a provoqué en toute connaissance de cause son limogeage de manière à se désolidariser de Slobodan Milosevic avant qu'il ne soit trop tard et de se mettre en réserve de la Serbie. A en croire les déclarations de Jamie Shea, l'OTAN n'écarte pas d'emblée de collaborer un jour avec lui.

Mais Vuk Draskovic dispose-t-il sur place des troupes nécessaires à son ambition? Pas sûr, étant donné son parcours sinueux, trop visiblement guidé par l'opportunisme. «Il a tout été, royaliste et communiste, pacifiste et nationaliste, opposant puis associé de Milosevic, explique Thierry Royer, responsable de l'association française Le Courrier des Balkans*. Certes, il peut rassembler des sympathisants dans certains milieux cultivés de Belgrade, mais beaucoup de ceux qui l'avaient soutenu dans le passé, lors des grandes manifestations de l'hiver 1996-1997 par exemple, ont aujourd'hui perdu toute confiance en lui.»

Surtout, Slobodan Milosevic garde la situation bien en main et ne devrait pas trop souffrir, en ces temps de guerre totale, de la perte de quelques voix au parlement. «Il est le patron incontestable de l'armée, des services secrets et de diverses milices», rappelle Thierry Royer. Si le limogeage de Draskovic prépare peut-être à terme quelque ouverture, sa conséquence immédiate devrait être par conséquent, à l'opposé, un durcissement du régime.

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