Dans le nord-est de la Croatie, la campagne électorale se mène en chantant. Quatre trubasi, des joueurs de guitare traditionnelle, remontent la rue centrale de Siroko Polje, un morne village proche de Djakovo, suivis par une escouade de jeunes gens habillés aux couleurs de l’Alliance démocratique croate de Slavonie et de Baranja (HDSSB), un parti ultranationaliste qui fait le plein de voix dans ces régions agricoles déshéritées. Le parti vient de se doter d’une milice, la «Garde des faucons de Slavonie», qui défile en uniforme noir, mais son porte-parole, Marko Satvar dément tout parallèle avec des formations néonazies, comme le Jobbik de la Hongrie voisine. «Nous sommes proeuropéens», assure-t-il, «et d’ailleurs, nous n’avons rien contre les réfugiés».

Située aux confins de la Serbie et de la Hongrie, la région est placée sur la route des réfugiés: 300 000 personnes ont transité par la Slavonie depuis la mi-septembre, où se trouvent les Centres d’accueil d’Opatovac et de Slavonski Brod. «Pourquoi le gouvernement n’a-t-il pas installé ces centres dans la région de Zagreb, bien plus riche? Depuis un quart de siècle, la Slavonie a tout connu, la guerre, les sécheresses, les inondations, et maintenant les réfugiés», poursuit le porte-parole. Il assure néanmoins que «beaucoup de militants du parti» ont apporté leur aide aux réfugiés, donnant des vieux vêtements, de la nourriture. «Nous savons bien, nous aussi, en Croatie, ce que cela signifie d’être réfugiés: nous avons connu cette expérience au début des années 1990».

Empathie pour les réfugiés

La campagne pour les élections législatives ne devait être qu’un affrontement classique entre les sociaux-démocrates du Premier ministre Zoran Milanovic, au pouvoir depuis 2011, et l’opposition conservatrice, menée par la Communauté démocratique croate (HDZ), et quelques petites formations plus radicales, comme le HDSSB. Il y a quelques mois encore, le HDZ se sentait sûr de la victoire, après l’élection de sa candidate, Kolinda Grabar Kitarovic, à la présidence de la république, en janvier dernier. La crise des réfugiés est venue rebattre les cartes, faisant remonter la coalition de centre gauche dans les sondages.

Omniprésent dans les médias, Zoran Milanovic a su jouer avec brio d’un mélange de fermeté et d’humanisme. Le Premier ministre a dénoncé la construction de la clôture de barbelés hongroise, en affirmant que «jamais» la Croatie n’en viendrait à de telles extrémités. Pourtant, à la mi-septembre, Zagreb avait fermé durant quelques jours ses propres frontières avec la Serbie, provoquant une crise sérieuse entre les deux pays. Alors que l’opinion publique croate réagit avec empathie au drame des réfugiés, l’humanisme affiché par le gouvernement passe bien. Dans le même temps, les accusations lancées contre la Serbie, qui serait «incapable de gérer ses frontières», satisfont les secteurs les plus nationalistes de l’opinion. La reprise de ces antiennes anti-serbes a coupé l’herbe sous le pied au HDZ, qui ne parvient pas à trouver un angle d’attaque efficace contre le gouvernement. La présidente Grabar Kitarovic a déclaré à plusieurs reprises que la Croatie devrait, elle aussi, clôturer ses frontières, et elle prône un rapprochement avec le «groupe de Visegrad» qui réunit les pays d’Europe centrale les plus hostiles à l’accueil des réfugiés, mais sans convaincre.

L’évocation de Tudjam

Les conservateurs croates se sentaient pourtant le vent en poupe, alors que le HDZ a engagé un net durcissement de son discours. Le parti a remis au premier plan la figure de son fondateur Franjo Tudjman, premier président de la Croate indépendante, et cultive un euroscepticisme à peine voilé. Il s’est lancé dans une étonnante opération «d’éradication» des derniers symboles communistes du pays, s’en prenant aux rares monuments, places et rues du pays qui portent encore le nom du maréchal Tito. Ce révisionnisme a culminé en août dernier, lors des cérémonies marquant le vingtième anniversaire de l’opération «Tempête», qui a permis la «libération» des régions croates occupées par les sécessionnistes serbes mais qui a aussi provoqué l’exode d’au moins 200 000 civils serbes de Croatie. Pour la présidente Grabar Kitarovic, la blitzkrieg menée par l’armée croate fut «pure comme de l’eau de roche».

Cependant, les thématiques économiques arrivent en tête des préoccupations de l’opinion publique. La Croatie a rejoint l’Union européenne le 1er juillet 2013, mais n’en a encore tiré aucun bénéfice. Malgré une légère décrue cet été, grâce à une bonne saison touristique, le chômage frappe toujours près d’un quart de la population active et plus de 40% des jeunes – ce qui place la Croatie au troisième des pays européens les plus touchés, après la Grèce et l’Espagne. En quatre ans, 100 000 Croates, surtout des jeunes diplômés ont quitté leur pays, principalement en direction de l’Allemagne. Alors que les sociaux-démocrates et le HDZ ont peine à esquisser des solutions pour répondre à ces défis, les sondages laissent présager des résultats très serrés. Les petits partis, comme le HDSSB, pourraient alors se retrouver en position de faiseurs de roi.