En Croatie, un 20e anniversaire qui ravive les polémiques

Ex-Yougoslavie La reconquête de la Krajina à majorité serbe en 1995

S’agissait-il agi d’une «libération» ou d’une opération de nettoyage ethnique? Au début du mois d’août 1995, l’armée croate lançait l’opération «Oluja» («Tempête»), une blitzkrieg qui permit en quelques jours la reconquête de la République serbe de Krajina, d’ailleurs lâchée par Belgrade. Le succès militaire s’est accompagné d’une expulsion systématique de la population civile serbe, avec son cortège de villages pillés et incendiés. En tout, plus de 200 000 Serbes furent poussés sur les routes de l’exil, vers la Bosnie-Herzégovine et la Serbie.

En Croatie, on considère néanmoins cette opération comme une «victoire», célébrée en grande pompe chaque année. Zagreb aurait voulu donner un relief particulier au 20e anniversaire, mais la mémoire d’«Oluja» est bien loin de faire consensus. La Croatie, membre de l’Union européenne et de l’OTAN, voulait inviter ses alliés à la grande parade militaire prévue mercredi à Zagreb. Mais les pays sollicités se sont défilés les uns après les autres, même la Slovénie voisine, qui avait initialement annoncé la présence d’un petit détachement. Ceci à la grande satisfaction de la Serbie, qui estime qu’il n’y a «rien à célébrer» et pour qui l’anniversaire d’«Oluja» est «un jour de deuil».

En effet, malgré les efforts consentis par la Croatie depuis le début des années 2000, bien peu de réfugiés serbes sont revenus vivre en Krajina: il s’agit principalement de personnes âgées, qui vivotent en pratiquant une petite agriculture de subsistance. Beaucoup de «retours» sont illusoires: les Serbes ont pu récupérer quelques biens immobiliers qu’ils se sont empressés de revendre à des Croates ou qu’ils laissent à l’abandon. Rurales et peu développées, les régions qui formaient autrefois la Krajina serbe sont celles qui connaissent le plus fort chômage du pays.

Région dépeuplée

Avant la guerre, la communauté serbe représentait 12% de la population totale de la Croatie, à peine 4% aujourd’hui. Le député Milorad Pupovac, président du Conseil national serbe de Croatie, dont la maison familiale de Benkovac a été brûlée lors d’«Oluja», dénonce un «regain des discrimination» et une nouvelle montée du nationalisme, révélée par la «bataille de l’alphabet cyrillique», qui déchire la Croatie depuis l’automne 2013: les puissantes associations d’anciens combattants croates veulent interdire tout usage officiel de cet alphabet, utilisé par les Serbes.

Alors que le gouvernement de centre gauche est très affaibli, l’opposition de droite mène une campagne très nationaliste en vue des élections parlementaires de l’automne. Les cérémonies prévues dès ce mardi à Knin doivent représenter un temps fort de cette «reconquête» politique de la Croatie, avec l’érection d’une statue de Franjo Tudjman, le «père de l’indépendance croate», fondateur du HDZ et président de 1991 à 1999, et un concert de la star du rock ultranationaliste Marko Perkovic Thompson, auquel la nouvelle présidente Grabar Kitarovic a bien prévu d’assister. Un des tubes du chanteur évoque avec enthousiasme le sang des Serbes qui coule jusqu’aux flots bleus de l’Adriatique.

En Serbie, d’autres cérémonies évoqueront l’exode des Serbes chassés de Krajina, avec un discours attendu du premier ministre Aleksandar Vucic. «Au lieu de travailler pour la paix, on mène une guerre des commémorations. Au lieu de bâtir des ponts, nous creusons des tranchées pour séparer nos mémoires et nos identités», poursuit Milorad Pupovac. Lui-même participera à une «contre-commémoration» organisée au théâtre de Rijeka, à la mémoire de «toutes les victimes du conflit, croates et serbes».