Diplomatie

La croisade antinucléaire d’Obama à Hiroshima: «Il y a 71 ans, la mort est tombée du ciel»

Barack Obama est le premier président américain à se rendre à Hiroshima, rasée par une bombe A, le 6 août 1945. «La révolution scientifique qui nous a conduits à la fission de l'atome appelle également une révolution morale» a-t-il déclaré dans un discours ému

Le président américain Barack Obama a rendu un hommage emprunt d'émotion vendredi aux victimes de la première attaque nucléaire de l'Histoire, lors d'une visite historique à Hiroshima, serrant la main et prenant dans ses bras des survivants de la bombe atomique.

Le chef de la Maison Blanche a saisi l'occasion de la première visite d'un président des Etats-Unis en exercice dans cette ville anéantie le 6 août 1945 par une bombe nucléaire américaine pour appeler à «un monde sans armes» nucléaires.

«Il y a 71 ans, la mort est tombée du ciel», a déclaré le chef de la Maison Blanche devant le mémorial aux victimes de la bombe larguée par les Etats-Unis sur la ville le 6 août 1945 à 08H15. Ce jour là, le monde «a changé pour toujours», cette bombe a «démontré que l'humanité avait les moyens de se détruire elle-même».

«Pourquoi sommes-nous venus ici, à Hiroshima ? Nous sommes venus réfléchir à cette force terrible libérée dans un passé pas si lointain. Nous sommes venus pour rendre hommage aux morts», a-t-il dit.

«Leurs âmes nous parlent, elles nous demandent de regarder au fond de nous-mêmes», a-t-il ajouté. «Les progrès technologiques sans progrès équivalent des institutions humaines peuvent nous être fatals. La révolution scientifique qui nous a conduits à la fission de l'atome appelle également une révolution morale».


 

Installé dans la fonction de président depuis à peine dix semaines, Barack Obama avait traduit en mots ce qu’il pensait déjà en tant qu’étudiant de l’Université Columbia. Dans son fameux discours de Prague d’avril 2009, appelant à un monde dénucléarisé, il avait déclaré: «En tant que seule puissance nucléaire à avoir utilisé la bombe, les Etats-Unis ont une responsabilité morale d’agir.»

En se rendant au Peace Memorial Park d’Hiroshima aujourd’hui, il commet un acte historique qu’aucun des onze présidents ayant succédé à Harry Truman n’a osé: témoigner dans cette ville japonaise, rasée le 6 août 1945 par une bombe A larguée par le bombardier américain Enola Gay, des effroyables conséquences du recours à l’arme atomique. Son objectif: projeter le monde dans une logique de désarmement nucléaire.


 

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La visite de Barack Obama s’inscrit dans un contexte géopolitique tendu et dans une époque où la lutte contre la prolifération se complique. Le chef de la Maison-Blanche n’est toutefois pas au Japon pour présenter les excuses de l’Amérique pour ce que certains considèrent comme un crime de guerre, tant le largage d’une bombe à Hiroshima, puis d’une seconde trois jours plus tard à Nagasaki, a touché surtout les populations civiles. Deux tragédies qui ont fait près de 214 000 morts. «C’est le rôle des historiens de poser des questions et de les examiner. Mais je sais, ayant moi-même été à ce poste depuis sept ans et demi, que tout dirigeant prend des décisions très difficiles, en particulier en temps de guerre», s’est-il justifié à la télévision japonaise NHK.

Outre-Atlantique, nombre d’historiens défendent la thèse selon laquelle l’usage de la bombe a plutôt permis de sauver des vies. C’est ce que pense Wilson Miscamble, professeur d’histoire à l’Université Notre-Dame dans l’Indiana. Il refuse la thèse défendue par les «historiens de la diplomatie de l’atome», selon laquelle les Etats-Unis auraient utilisé la bombe pour intimider l’Union soviétique alors qu’ils savaient que le Japon était sur le point de capituler peu après la conférence de Potsdam. Le président Truman lui-même n’était pas un apôtre du nucléaire. Quand il s’est installé dans le Bureau ovale à la mort de Franklin Roosevelt, quatre mois avant Hiroshima, il n’était même pas au courant du projet Manhattan développé dans le désert du Nouveau-Mexique pour fabriquer la nouvelle arme.

Pour Barack Obama, l’exercice d’Hiroshima n’en demeure pas moins délicat. Il doit éviter de donner l’impression de passer sous silence les horreurs commises par l’empire japonais d’Hirohito. Des excuses de sa part seraient particulièrement mal vécues aux Etats-Unis, mais aussi dans la Péninsule coréenne dont 50 000 ressortissants ont péri carbonisés à Hiroshima et à Nagasaki. Au premier ministre japonais Shinzo Abe, qui cherche à faire sauter les digues du pacifisme nippon, Barack Obama ne peut donner l’impression qu’il absout le Japon des années 1940 de toute responsabilité.

Appelé à rencontrer des survivants de cet holocauste nucléaire local, le président démocrate tentera sans doute de faire le lien entre la souffrance humaine et l’horreur du feu nucléaire. L’exercice sera d’autant plus nécessaire que depuis son discours de Prague en 2009, les armes nucléaires continuent de planer au-dessus de l’humanité comme une épée de Damoclès. Lauréat du prix Nobel de la paix 2009 surtout en raison de sa vision d’un monde dénucléarisé, Barack Obama a connu des fortunes diverses. Négociant un nouveau Traité Start avec la Russie de Dmitri Medvedev en 2010 à Genève, les Etats-Unis ont réussi à provoquer une réduction limitée, mais symboliquement forte, des têtes nucléaires stratégiques déployées par Moscou et Washington.

Barack Obama aurait aimé aller plus loin. Mais la Russie de Vladimir Poutine est devenue moins réceptive. L’accord nucléaire iranien, par lequel Téhéran a accepté de se débarrasser de la quasi-totalité de son stock d’uranium enrichi, a aussi été un succès retentissant qui devra être confirmé tout au long de sa mise en œuvre. Là où les nuages s’accumulent, c’est en Asie. La Corée du Nord de Kim Jon-un demeure un casse-tête, même si une coopération sino-américaine semble se mettre en place.

Mais le pays qui inquiète Paul Carroll, expert nucléaire au Ploughshares Fund, c’est la Chine: «Jusqu’à maintenant, elle a agi de façon très responsable, séparant les bombes des vecteurs nucléaires et s’en tenant à sa politique consistant à ne pas utiliser en premier l’arme atomique. Pékin est en train de faire volte-face. On risque de se retrouver dans une logique d’armements des années 1970 et 1980.»


Une modernisation coûteuse

Arsenal américain

Les Etats-Unis sont en train de moderniser leur arsenal nucléaire fait de missiles balistiques intercontinentaux, de sous-marins et de bombardiers, selon un plan évalué à près de 1000 milliards de dollars pour les trente prochaines années. «Nous avons peut-être moins de têtes nucléaires, souligne Paul Carroll, directeur des programmes et expert nucléaire au Ploughshares Fund en Californie, mais ces armes seront qualitativement nettement supérieures.»

L’engagement de Barack Obama contre les armes nucléaires n’empêche pas les Etats-Unis de vouloir moderniser leur arsenal. Car le statut de superpuissance nucléaire dépasse largement la volonté d’un seul président.

La sous-secrétaire d’Etat Rose Gottemoeller le souligne: «Notre arsenal lui-même date en partie des années 1980 et n’est plus entièrement opérationnel. Sa modernisation ne va pas provoquer une hausse du nombre d’armes nucléaires déployées. Nous continuons de proposer aux Russes, même s’ils ne sont pour l’heure pas intéressés, de réduire d’un tiers supplémentaire, à 1000, le nombre de têtes nucléaires déployées dans le cadre du nouveau traité Start.»

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