Menaces de passage à l’acte de la part de milices armées, saturation sur internet de discours complotistes souvent liés à l’extrême droite, et même le déploiement dans les rues américaines d’unités non identifiées aux allures de troupes paramilitaires… L’irruption de ces dangers est devenue une évidence aux Etats-Unis. Responsable du groupe «Terrorisme» au Geneva Centre for Security Policy (GCSP), Christina Schori Liang vient de publier une étude sur cette «croisade blanche» à l’heure des réseaux sociaux*. Une menace qui, selon elle, ne cesse de croître, non seulement aux Etats-Unis, mais aussi dans le reste de l’Occident.

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Le Temps: La question des milices armées, qui recouvre en partie celle des adeptes du complotisme, a pris de l’ampleur à l’approche des élections américaines. Comment expliquez-vous cette irruption?

Christina Schori Liang: Un peu partout aux Etats-Unis, les extrémistes de droite profitent en effet des disruptions provoquées par la pandémie de covid pour promouvoir des théories du complot, pour encourager le racisme et pour projeter des violences à large échelle. Il s’agit selon eux de déclencher une guerre civile ou une «guerre raciale». On en a déjà eu quelques aperçus lors des manifestations qui se déroulent contre les brutalités policières. Ces protestations sont utilisées par l’extrême droite pour commettre des actes terroristes et pour accroître le nombre des sympathisants.

Ces individus représentent un danger significatif pour la sécurité publique et une menace qui ne cesse de s’accroître non seulement aux Etats-Unis mais aussi dans le reste de l’Occident. Malgré cela, la montée en puissance de l’extrémisme de droite n’a pas été considérée comme une question prioritaire et ne reçoit pas vraiment l’attention qu’elle mériterait.

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Une question de définition: qu’entendez-vous par «extrémisme de droite»?

C’est un terme unifié, Right-Wing Extremism (RWE), dans lequel on inclut les ethno-nationalistes blancs, les groupes blancs suprémacistes, les groupes suprémacistes mâles et les groupes de droite extrémistes anti-gouvernement.

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A vous croire, ces différents groupes seraient très bien préparés?

Les extrémistes ont bâti une stratégie efficace qui passe par l’utilisation d’outils, digitaux ou non, dans un double but: mener à bien leurs opérations et recruter de nouveaux membres. Internet offre aujourd’hui à ces groupes des occasions sans précédent de disséminer leurs messages subversifs au-delà de leur audience traditionnelle. C’est devenu le moyen principal de répandre la propagande, de communiquer des plans en vue de tel ou tel événement, de recruter et de communiquer de manière plus large. Il s’agit ainsi d’infiltrer des sites non extrémistes, de contourner les efforts de modération et de rendre inopérantes les stratégies online qui visent précisément à les combattre.

C’est un mouvement qui part du bas vers le haut?

La progression est très visible. Ces quatre dernières années, les groupes du RWE ont par exemple fait des efforts concertés pour faire du prosélytisme au sein des campus des collèges américains, qui sont devenus leur nouveau champ de bataille pour propager la haine. Ces méthodes sont bien rodées. Cela peut commencer par des messages qui s’opposent aux abus commis contre les enfants ou contre la cruauté envers les animaux. Puis, progressivement, le ton passera vers un patriotisme de bon aloi avant de glisser vers la xénophobie et les messages anti-musulmans. Sur internet, cela passe souvent par des messages drôles ou évocateurs. Il ne s’agit pas de rendre quelqu’un extrémiste par leur seule lecture, mais de faire entrer l’idée qu’il existe une vérité «alternative» à laquelle tout le monde peut avoir accès.

Ces diverses stratégies sont bien coordonnées à l’échelle américaine, à travers des canaux comme Gab ou Telegram, qui servent à masquer leurs efforts. Elles ont aussi pénétré dans le discours de la politique mainstream américaine.

Dans quelle mesure Donald Trump a-t-il soufflé sur les braises?

Trump a promu dès les premières heures le nationalisme ethnique et il a attisé le racisme et la violence comme si le XXe siècle n’avait fourni aucune leçon en la matière. Ensuite, au lieu de se saisir des manifestations de Black Lives Matter comme d’une occasion pour se pencher sur certains maux de l’histoire des Etats-Unis, il a répondu par des campagnes de mépris et de dérision et par son célèbre «law and order». Au lieu de prôner la modération et la justice sociale, il a fait déployer des unités de type paramilitaire dépendant de la Sécurité nationale… Quelles que soient les suites des élections du 3 novembre, le paysage américain ne sera plus le même et il faudra absolument tenir compte de cette transformation.


*Christina Schori Liang and Matthew John Cross, «White Crusade: How to Prevent Right-Wing
Extremists from Exploiting the Internet», Strategic Security Analysis, July 2020 | issue 11, Geneva Centre for Security Policy - GCSP, URL: https://dam.gcsp.ch/files/doc/white-crusade-how-to-prevent-right-wing-extremists-from-exploiting-the-internet