«La religion, ce n’est pas mon truc.» Ecouteurs aux oreilles et barbe brune, Vinicius a un sourire d’excuse. Il a 20 ans, travaille juste là, sur la Paulista, la grande avenue de São Paulo, et suit des études de design graphique. Vinicius, classe moyenne blanche, fait partie de ces plus de 15 millions de Brésiliens (8% de la population) qui se disent «sans religion». Le phénomène défie autant l’Eglise catholique, déjà en déclin et qui ne rassemblait plus, en 2010, que 65% de la population (voire seulement 57% selon une enquête récemment publiée), que les cultes évangéliques qui lui font concurrence et rallient désormais 22% des Brésiliens. Il touche surtout les jeunes, auxquels le pape François va s’adresser à Rio, pour les 28es Journées mondiales de la jeunesse.

Les cathos? Psychorigides

«Je crois dans une force supérieure, pas forcément en Dieu», dit Vinicius. Le jeune homme s’est détourné de la religion après une longue quête. «Né catholique», il est devenu évangélique, avant de passer à l’umbanda, culte mêlant spiritisme et croyances africaines. Chaque fois, ce fut la déconvenue. Les cathos? «Des psychorigides». Les évangéliques? «Ils ne pensent qu’à l’argent. Je suis parti quand j’ai vu, en plein temple, une machine de paiement par carte pour prélever la dîme.» A l’umbanda, c’est l’approche qui l’a rebuté. «Soit j’adhérais, soit je perdais tout!»

C’est dans les années 1990 que les «sans-religion» ont pris leur essor. Parmi eux, athées et agnostiques ne sont qu’une minorité. «Pour la plupart, explique le sociologue Paul Freston, les sans-religion sont des gens qui gardent la foi, ou en tout cas une forme de spiritualité, mais rejettent les étiquettes religieuses. C’est l’expression d’une crise générale des institutions qui n’épargne pas les Eglises.» Le chercheur Dario Rivera les définit pour sa part comme des «sans-Eglise», qui n’hésitent pas à rompre avec les sacrements. Tel André, 46 ans. «Je ne me considère plus comme catholique», lâche cet homme, qui s’est détourné de l’Eglise à cause des scandales de pédophilie. André arbore une croix au cou. Il reste croyant mais n’a pas baptisé sa fille: «Elle décidera elle-même.»

L’univers et le «Bien»

La rue Augusta est un haut lieu de la trépidante vie nocturne de la mégalopole brésilienne. Un point de rencontre de la jeunesse branchée. Devant un bar bondé, un groupe d’amis papote, un verre à la main. Natalia, étudiante en lettres de 21 ans, est croyante mais «sans-Eglise». «Je peux prier Dieu dans ma chambre à coucher», lance-t-elle. Cette ancienne protestante baptiste a d’abord cessé de pratiquer par manque de temps. Les affaires de corruption impliquant des pasteurs l’ont décidée à rompre pour de bon avec les institutions religieuses. Betto, lui, croit désormais «dans l’univers, dans le Bien». Ce musicien de 32 ans se dit «dégoûté» par la religion. Sauf peut-être par le bouddhisme, «parce qu’ils ne font pas de propagande», contrairement aux cultes pentecôtistes. La venue du pape, son charisme peuvent-ils changer les choses? «C’est important pour les croyants. Pas pour moi», répond Luis, étudiant.

Selon Dario Rivera, le phénomène des sans-religion touche aussi d’autres pays sud-américains comme l’Argentine, l’Uruguay et le Chili. Au Brésil, il ne se limite pas aux grandes villes. Ni aux couches instruites. La concentration de Brésiliens sans religion est plus forte que la moyenne dans les banlieues pauvres, où les Eglises évangéliques ont le plus d’audience. «Là où les pentecôtistes avancent, les sans-religion avancent plus encore», constate le chercheur. Dans un pays où, pendant longtemps, on n’avait d’autre choix que d’être catholique, l’introduction de nouveaux cultes a transformé le rapport à la religion. «L’individu se sent désormais libre d’adhérer à une ou plusieurs croyances, voire de s’en passer carrément», dit Dario Rivera. Pour lui, il y a bel et bien une tendance à la sécularisation: «La religion perd de son importance au Brésil.»

Crise de jeunesse

Son analyse ne fait pas l’unanimité. Car des doutes subsistent. Les sans-religion vont-ils vraiment le rester, ou alors, est-ce une simple crise de jeunesse? «Le quart d’entre eux ont plus de 40 ans», argumente Dario Rivera, qui souligne que catholiques et évangéliques mènent une campagne en règle pour reconquérir ce public. «Cela a ralenti son essor mais sans parvenir à le stopper, dans un pays où ne pas avoir de religion est encore mal accepté.»

«Sécularisation, le mot est fort, juge pour sa part Paul Freston. A preuve, l’essor des évangéliques et leur présence en politique.» Il reconnaît cependant que la morale sexuelle chrétienne est largement ignorée ainsi qu’«une certaine laïcisation de la vie publique», avec le débat sur les droits des homosexuels, auquel s’opposent catholiques et évangéliques. «Les sans religion sont nombreux parmi les élites intellectuelles qui font l’opinion, note le sociologue. En cela aussi, c’est un défi pour les Eglises, qui cherchent à peser sur les normes morales et risqueraient à terme de perdre leur influence.»