L'évocation de la tragédie arménienne en Turquie reste une affaire hautement acrobatique. Orhan Pamuk en fait les frais depuis la publication d'une interview accordée le 5 février à Das Magazin du Tages Anzeiger de Zurich. L'écrivain turc, l'un des plus populaires du pays, y déclare: «Un million d'Arméniens et 30 000 Kurdes ont été tués en Turquie. Personne n'ose en parler, c'est pour cela que les nationalistes me détestent» – références directes au massacre des Arméniens entre 1915 et 1916, il y a tout juste nonante ans et à la guerre civile qui a frappé le sud-est du pays entre 1984 et 1999.

On savait Orhan Pamuk engagé. L'an dernier, avec une centaine d'intellectuels turcs, il a apposé sa signature à une pétition dénonçant les discriminations énoncées dans les livres d'histoire. C'est toutefois la première fois qu'il s'avance à estimer ouvertement le nombre de victimes arméniennes, qui plus est au-delà des 300 000 morts, évoqué officiellement dans le pays, et qu'il accuse directement l'armée d'avoir tué 30 000 Kurdes. Il s'oppose ainsi à la thèse officielle faisant des combattants du PKK, l'ex-Parti des travailleurs kurdes, les responsables des tueries. Les réactions au sien de la presse turque ont été brutales. Plusieurs éditorialistes ont qualifié l'écrivain de traître et deux plaintes ont été déposées contre lui pour avoir insulté l'Etat et l'armée. Sans surprise, depuis, Orhan Pamuk garde le silence et refuse de répondre à toute interview sur le sujet.

Pour Hrant Dink, directeur de l'hebdomadaire arménien Agos publié à Istanbul, cet événement reflète parfaitement l'état actuel de la Turquie. «Je ne suis pas surpris par le propos d'Orhan Pamuk, explique-t-il, car il n'est pas le premier à les tenir. Les chiffres varient d'une thèse à l'autre mais tout le monde reconnaît ici, depuis quelques années, que des Arméniens ont été tués.» La mémoire arménienne remonte d'ailleurs progressivement à la surface comme le prouvent la publication de plusieurs livres grand public ou le succès d'une exposition de cartes postales représentant les principales villes peuplées d'Arméniens au début du XXe siècle. Sans oublier l'inauguration en décembre dernier par le premier ministre Recep Tayyip Erdogan en personne d'un musée à Istanbul.

«Parler de massacre n'est plus un problème, ajoute Hrant Dink. En revanche, l'idée de génocide reste taboue. Nous en sommes au point où toute prise de position radicalise la partie adverse. Ce qui importe donc aujourd'hui, ce n'est pas de savoir si Orhan Pamuk est un traître ou un ennemi, mais de se pencher sur le fond: pourquoi donne-t-il le chiffre d'un million de morts? Quelles sont ses sources? Les Arméniens parlent de 1,5 million de victimes. Sur quoi se basent-ils eux aussi? Le moment est venu de discuter de tout cela et de trouver la terminologie adaptée.»

Une commission composée d'historiens des deux pays est censée travailler en ce sens. Mais, preuve de la difficulté à s'accorder, la délégation arménienne n'a pas participé à la session de travail de décembre dernier à Vienne et ne se rendra pas à celle de juin. «L'histoire ne doit pas être laissée aux seules mains des historiens officiels, estime Hrant Dink. La solution réside dans le travail d'historiens indépendants. Et ils existent en Turquie, je le sais. La liberté d'expression et d'information suffira à résoudre la question.»

L'actuelle polémique autour d'Orhan Pamuk révèle toutefois les limites de cette liberté d'expression. Eren Keskin, présidente de l'Association des droits de l'homme à Istanbul (IHD) milite depuis des années pour qu'un travail de mémoire soit réalisé autour des questions arméniennes et kurdes. Elle a donc tenté de mobiliser des intellectuels turcs autour de l'écrivain. Mais sur une trentaine de personnes contactées, soutenant officieusement Orhan Pamuk, seules quatre ont osé participer à la conférence de presse organisée par l'IHD. Un chiffre suffisant pour que l'association reçoive depuis des menaces de la part d'un groupuscule d'extrême droite. «Tout le monde a peur, reconnaît Eren Eskin, car le débat est biaisé, inégal. Lorsque quelqu'un évoque l'idée de génocide, l'Etat l'accuse et le poursuit. Nous ne pouvons pas discuter sereinement. Les dynamiques internes sont par ailleurs très peu développées en Turquie. La plupart des habitants restent influencés par l'idéologie officielle et n'arrivent pas à penser en dehors de ce cadre.»

Eren Keskin table donc sur le processus européen pour briser ces verrous. «L'UE contraint la Turquie à questionner son histoire. Les gens se sentent davantage protégés dans leurs prises de position», estime-t-elle. Même espoir du côté de Hrant Dink, le directeur du journal Agos. «Le sort des Arméniens est fortement lié à l'avenir de la Turquie. Si notre pays devient réellement démocratique, cela nous profitera.» En attendant, la tension monte dans le pays, à quelques semaines des commémorations du génocide arménien. Ce 90e anniversaire devrait une fois de plus cristalliser les passions.