Amérique latine

Cuba accusé d’esclavagisme devant la Cour pénale internationale

Des associations ont déposé une plainte contre le régime castriste, qui exploiterait les médecins cubains envoyés à l’étranger. Des missions devenues le principal revenu de l’île

Les médecins cubains ont-­ils été traités comme des esclaves? Une plainte a été déposée devant la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye contre l’Etat cubain, pour «crimes contre l’humanité pour des faits d’esclavagisme», a annoncé, mardi 14 mai, Prisoners Defenders, une association de défense de la démocratie basée à Madrid. La plainte concerne les «milliers de médecins cubains forcés à participer aux missions de collaboration à l’étranger dans des conditions d’esclavagisme, au bénéfice du gouvernement cubain». Déposée le 8 mai à La Haye et rendue publique mardi, elle est signée par la branche cubaine de l’association ainsi que par l’Union patriotique de Cuba (Unpacu), une ONG dissidente qui revendique 3000 adhérents sur l’île.

Les missions internationales de professionnels cubains – médecins pour la plupart, mais également ingénieurs, entraîneurs sportifs, architectes, géologues… – existent depuis plus de cinquante ans et se sont surtout développées ces vingt dernières années. Les médecins cubains, très qualifiés, ont travaillé pendant l’épidémie d’Ebola en Sierra Leone, le tremblement de terre à Haïti ou encore au Venezuela, en Bolivie ou en Afrique du Sud, sauvant des milliers de vies.

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Principale source de revenu de l'île

Au fil des années, ces missions sont devenues un outil essentiel de la diplomatie cubaine, rapportant 8 milliards de dollars (autant en francs) à l’Etat en 2016, et jusqu’à 10 milliards les années précédentes – le financement des salaires des médecins incombe parfois aux Etats demandeurs. C’est même le principal revenu de l’île, loin devant le tourisme. Selon La Havane, quelque 800 000 professionnels y ont participé dans 167 pays. Environ 50 000 médecins sont encore en mission dans une soixantaine de pays. Ils sont payés plusieurs centaines de dollars par mois, contre l’équivalent de 35 dollars sur l’île.

Pour éviter les désertions, le règlement de ces missions établit des conditions drastiques de contrôle et des sanctions. Le professionnel ne peut pas partir avec sa famille. S’il décide d’abandonner la mission, qui dure trois ans, il encourt une peine de 3 à 8 ans de prison. S’il «déserte», il a l’interdiction de retourner à Cuba pendant huit ans. Malgré ces dispositions, «des dizaines de milliers de professionnels qualifiés ont profité des missions à l’étranger pour s’échapper», assure Javier Larrondo, fondateur d’Unpacu et de Prisoners Defenders.

«Grande proportion de victimes»

Le document de 350 pages présenté à la CPI – aussi remis au Haut­-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme à Genève – liste d’autres entorses: l’Etat confisque entre 70 et 90% du salaire des professionnels. Sur place, un couvre­-feu leur est parfois imposé. Ils ne peuvent pas établir de relations personnelles ni sentimentales avec des «locaux» sans l’autorisation du chef de mission. Le personnel est recruté au moyen de pressions politiques et de menaces: refuser de participer aux missions est vu comme un manque d’engagement révolutionnaire, même si la plupart se sont dits volontaires pour des raisons économiques.

«Il ne s’agit pas d’actes individuels, isolés ou aléatoires, mais d’actes multiples avec une grande proportion de victimes […], planifiés, autorisés et exécutés depuis les plus hautes sphères de l’Etat», précise la plainte pour justifier la qualification de «crime contre l’humanité». Au Venezuela, nombre de médecins cubains dénoncent en outre qu’au moment de la présidentielle de 2018, soins et médicaments étaient donnés en échange du vote pour Nicolas Maduro. Des accusations rejetées par La Havane et Caracas. Lundi, le bureau du procureur de la CPI a souligné que la réception de la plainte ne signifiait pas nécessairement l’ouverture d’une enquête. Cuba n’est pas signataire de la CPI, Unpacu et Prisoners Defenders s’appuient donc sur le fait que certains de ces faits ont été commis dans des pays ayant ratifié le statut de Rome.

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Une première fronde de médecins cubains est survenue du Brésil en 2014. L’année précédente, le gouvernement de Dilma Rousseff avait signé un accord avec Cuba et d’autres pays pour l’envoi de milliers de médecins dans les campagnes, les territoires indigènes ou les favelas où les Brésiliens n’osent plus s’aventurer. Les autorités brésiliennes rémunéraient les médecins à travers l’Organisation panaméricaine de la santé (OPS), à hauteur de 4200 dollars par mois. Mais 85% de cette somme était confisquée par l’Etat cubain. Selon la plainte, l’OPS (qui n’a pas répondu aux questions du Monde) touchait une commission de 5%. Des dizaines de médecins cubains ont porté plainte devant les tribunaux locaux pour dénoncer leur contrat de travail.

Falsification des statistiques

La Havane justifie la confiscation d’une grande partie du salaire des médecins en mission par la nécessité de financer l’éducation et la santé, gratuites sur l’île. «C’est normal qu’on travaille un temps pour l’Etat, mais à Cuba, nous sommes débiteurs jusqu’à la fin de nos jours», s’emporte Wilson, exilé aux Etats­-Unis, après des missions à Haïti et en Afrique, et qui veut garder l’anonymat par peur des représailles contre sa famille. Après l’élection de Jair Bolsonaro, qui a dénoncé le «travail esclave» des Cubains, le président de l’île, Miguel Diaz­-Canel, a décidé du retrait pur et simple des quelque 10 000 médecins présents au Brésil en décembre 2018.

Mais des centaines d’entre eux (836, selon La Havane, au moins 2000 selon Javier Larrondo) ont décidé de rester tout en étant désormais incapables d’exercer leur profession. «Cela fait six mois que je suis sans travail, personne ne m’a aidée à revalider mon diplôme et je ne peux pas exercer la médecine», se plaint Yarennis Rodriguez, envoyée dans l’Etat du Piaui, dans le Nordeste, l’un des plus pauvres du pays. D’autres occupent aussi des boulots précaires. «Au Piaui, depuis que les médecins cubains sont partis, la santé publique a dégringolé», reconnaît Yarennis Rodriguez.

Plus de la moitié des médecins cubains interrogés par Unpacu et Prisoners Defenders dénoncent une autre pratique: la falsification des statistiques de santé. Ils expliquent avoir dû «inventer des visites médicales, des patients et des pathologies inexistantes» pour gonfler le nombre d’interventions réelles. Cette altération des statistiques aurait lieu, selon les médecins cubains interrogés, également dans l’île «à une échelle massive», pour montrer une réalité enjolivée de l’état de la santé dans le pays, alors que La Havane avance une baisse constante des taux de mortalité maternelle et infantile dans l’île.

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