«Il paraît que les douanes vont taxer les biens des voyageurs. Ma belle-sœur m’a prévenu qu’elle viendrait avec le strict minimum de Miami et que je n’aurai plus les clés USB et les MP3 que je revends d’ordinaire», s’inquiète Fidelito, un quadragénaire havanais qui subsiste grâce au negocio (le commerce dans la rue).

Hausse des taxes

A partir de ce jeudi 2 août, la douane cubaine resserrera ses règles pour tous les produits en provenance de l’étranger, qu’ils arrivent par air, par mer, avec des voyageurs ou par messagerie. Il subsiste toutefois un remarquable flou en ce qui concerne les règles d’imposition. Jusqu’ici, les voyageurs cubains et les résidents étrangers dans l’île payaient leurs taxes douanières en pesos cubains (CUP). Désormais, à compter de leur deuxième voyage à l’étranger, ils devront payer les taxes en pesos convertibles (CUC), dont une unité vaut 24 CUP. Lorsque les voyageurs arriveront à Cuba avec plus de 30 kg de bagages, ils paieront 10 dollars le kilogramme excédentaire.

Les produits d’une valeur dépassant 50 dollars seront imposés sur une échelle variant entre 100 et 200%. Jusque-là, les importations des «mules», venues de Miami, de Cancun, du Panama et du Canada représentent probablement la première source de revenus pour l’île avec les envois d’argent de l’étranger (remesas) des familles, suivies par le tourisme. Mais les remesas et les importations des «mules» échappent largement au fisc. C’est ce que veulent changer les autorités.

A deux pas de la place de la Révolution, voici l’un des rares grands centres commerciaux de la capitale, le Carlos Tercero. Les Havanaises lèchent les vitrines. Une mulâtre aguicheuse essaie une paire de souliers à talons hauts vert pomme. «C’est pour le plaisir. Je n’achète plus ici. Ces chaussures chinoises durent 24 heures, puis elles se brisent. Toujours. J’achète tout dans la rue», confie-t-elle.

A Cuba, l’essentiel du commerce s’effectue hors des circuits officiels. Les vêtements viennent de l’étranger, apportés par des «mules». «Ma voisine fait des aller et retour en Equateur. Elle revient les valises pleines de vêtements qu’elle revend plus cher. C’est ça le negocio. Ces gens vivent mieux que moi, médecin, avec mes 600 CUP (22 francs) de salaire mensuel», déplore Yirina, généraliste. Il ajoute: «Les collègues de mon hôpital en mission à Haïti reviennent avec des valises de pantalons, de chemises. Les vêtements fabriqués à Haïti sont encore de meilleure qualité.»

Cuba vit par le negocio et pour l’élégance vestimentaire. «Le Cubain aime se montrer», assure Yirina. La seule règle à compter: être aussi «bling-bling» que possible. Gourmettes en plaqué or achetées 10 dollars dans une échoppe, jeans décolorés, shorts aux couleurs criardes, ceinturons aux grosses boucles d’argent, il faut que ça flashe. Ces articles, les boutiques d’Etat en pesos cubains ne les offrent pas, et celles qui facturent en CUC sont inaccessibles. Les vêtements, importés de Chine, y sont non seulement surtaxés, mais de mauvaise qualité. Les Cubains achètent donc dans la rue les produits des «mules».

C’est aussi vrai de l’approvisionnement des 400 000 petits commerces indépendants créés depuis deux ans dans le cadre de la nouvelle politique économique de Raul Castro. Les manucures ont besoin de vernis à ongles. Les vendeurs de films piratés à 25 CUP (1 dollar) les cinq veulent des DVD. Les «mules» les apportent de l’étranger et les taxes échappent au gouvernement. La Havane veut donc mettre de l’ordre dans les comptes. «Autrefois, les médecins en mission au Venezuela pouvaient revenir avec des télévisions ou des frigos, moins chers sur place. Aujourd’hui, on leur donne un bon de réduction de 30% pour qu’ils les achètent dans une boutique ici. Et c’est toujours plus cher», confie Yirina.

Corruption endémique

Si les nouvelles règles douanières devraient permettre à La Havane d’augmenter ses recettes fiscales, une bonne partie risque d’y échapper en raison de la corruption, endémique. Le commerce des «mules» diminuera, mais il existera toujours. En outre, beaucoup redoutent que les prix des produits de base augmentent pour compenser les taxes douanières, voire que certains commerces privés ferment, rendant encore un peu plus difficile la vie des Cubains. Une sexagénaire se souvient, un brin nostalgique: «Avant la Révolution, mes parents allaient faire des courses à Miami pour la fin de semaine. Ils disaient que cela leur coûtait moins cher que d’aller à ­Varadero», une station balnéaire cubaine en vue.