caraïbes

Cuba face à l’énorme défi des réformes

Le VIe Congrès du Parti communiste s’est achevé mardi. Les 300 mesures proposées par Raul Castro pour réformer l’économie ont été entérinées

Palais des Congrès de La Havane, mardi. Fidel Castro, dans son survêtement bleu, est aux côtés de son frère Raul lors de la cérémonie de clôture du VIe Congrès du Parti communiste cubain. Le comandante en jefe, chef de file de la révolution cubaine de 1959, ne prend pas la parole. A 84 ans, il se contente d’expliquer, dans la presse d’hier, qu’il renonce à la direction du parti. Depuis son retrait du pouvoir en juillet 2006 pour raison de santé, un doute subsistait. Il a été définitivement levé. Une page se tourne.

Se réunissant à huis clos pour la première fois depuis 1997, les 1000 délégués du Congrès ont entériné les 300 mesures de Raul Castro, officiellement promu premier secrétaire du Parti. Il sera flanqué de José Ramon Machado Ventura, 80 ans (2e secrétaire) et de Ramiro Valdes, 78 ans (3e secrétaire). Pour conclure le congrès, le président cubain a douché ceux qui pensaient qu’il allait tourner le dos au communisme pour mieux embrasser une nouvelle stratégie économique devenue nécessaire pour faire face à l’une des pires crises que connaît Cuba depuis la révolution. «En ce qui me concerne, a déclaré Raul Castro, j’assume comme ultime tâche […] que le premier secrétaire a pour principale mission et pour vocation de défendre, préserver et continuer à perfectionner le socialisme et ne jamais permettre le retour du capitalisme.» Il a dans le même temps fait une étrange référence au soutien précieux de l’URSS et du bloc de l’Est à la révolution cubaine.

Le VIe Congrès a confirmé la suppression, à terme, de 1,3 million d’emplois publics. Un demi-million de postes publics auraient déjà dû être supprimés à la fin de mars, mais l’âpreté de la crise complique la marche en avant des réformes. Il a aussi confirmé l’ouverture de l’économie à 178 petits métiers. Pour Janette Habel, maître de conférence à l’Institut des hautes études de l’Amérique latine, que le Temps a contactée à La Havane, «le VIe Congrès marque un changement très important parce qu’il marque un changement de stratégie économique, mais aussi la relève de la «génération historique», celle qui a participé à la révolution. Ainsi, le secteur public va être réduit. Ce n’est pas rien dans un pays qui a été plus étatisé que l’Union soviétique ou les autres pays du bloc de l’Est.» Hormis la libéralisation d’une partie de l’économie, on assiste aussi à l’avènement d’un marché du travail. Les cuentaproprias, les nouveaux travailleurs indépendants pourront en effet embaucher du personnel.

Si elle salue ces mesures, Janette Habel n’en relève pas moins les énormes difficultés à mettre en œuvre de telles réformes: «La principale entrave est clairement liée à la très grave situation économique de l’île. Pour que les réformes marchent, il faudrait que les nouveaux petits entrepreneurs bénéficient de microcrédits pour investir. Il faudrait aussi que des grossistes soient équipés pour fournir ces petites entreprises. Or il n’y a pas d’argent.»

L’autre écueil tout aussi considérable participe d’un affaiblissement important de la politique sociale de Cuba, une petite révolution dans un pays connu pour son tropisme égalitaire. Les délégués du Parti communiste ont pu obtenir confirmation que la libreta, le carnet de rationnement, sera effectivement supprimée. Pour l’heure, aucune échéance n’a été fixée, mais la mesure suscite des débats animés sur l’île. Elle pourrait d’ailleurs frapper les plus démunis, les personnes âgées et les mères célibataires. Quant aux activités ouvertes au secteur privé, elles relèvent avant tout de l’agriculture et de la construction, deux secteurs peu attrayants pour les jeunes Cubains dont beaucoup sont urbanisés. «Il y aura des gagnants et des perdants. Les inégalités sociales pourraient s’accroître considérablement», prévient Janette Habel.

Au plan politique, le pouvoir a institué le double quinquennat, soit un maximum de dix ans pour les dirigeants politiques. Le changement est jugé cosmétique par la dissidence. Il permettrait de fait à Raul Castro de rester à la tête de Cuba jusqu’en 2016. Ce dernier n’est pas près de changer le système politique en supprimant le parti unique. Mais le président reconnaît qu’il faut le rendre «moins obsolète», plus souple. Une Conférence nationale en janvier 2012 devrait apporter des changements à la tête du Bureau politique de 19 membres, dont un seul est une femme.

L’avenir de Cuba? Janette Habel s’inquiète du phénomène générationnel: «La population vieillit et la jeunesse, dépolitisée, ne s’investit pas dans les activités politiques. Avec l’économie, c’est un vrai défi.»

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