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Cuba: l’appel du «New York Times»

Le quotidien a publié cinq éditoriaux exhortant Washington à changer sa politique envers La Havane. Sa campagne illustre un changement de perception

Cuba: l’appel du «New York Times»

Etats-Unis Le quotidien a publié cinq éditoriaux exhortant Washington à changer sa politique envers La Havane

Sa campagne illustre un changement de perception

C’est sa manière de rendre compte du Zeitgeist, de l’air du temps. Dans cinq éditoriaux publiés en anglais et en espagnol entre le 11 octobre et le 10 novembre, le New York Times mène sa campagne pour provoquer un changement radical de la politique américaine envers Cuba. Le quotidien américain exhorte l’administration démocrate à tout faire pour lever l’embargo contre Cuba, considéré comme un échec. Même si la décision finale incombe au Congrès, le président américain peut en faire bien davantage, estime le journal. Car si Barack Obama a amélioré sensiblement les relations interpersonnelles entre Cubains et Américains, il n’a pas agi sur les relations interétatiques.

Pour le quotidien de New York, une chose est claire: le régime de Raul Castro, qui met difficilement en œuvre des réformes économiques, «se positionne déjà pour une ère post-embargo». La preuve? Récemment, à la foire internationale de La Havane, le pouvoir cubain a présenté 246 projets visant à attirer sur l’île quelque 8,7 milliards de dollars d’investissements.

La démarche éditoriale fait écho aux 22 votes de l’Assemblée générale des Nations unies demandant la fin de telles sanctions commerciales, jugées contre-productives. Dans son dernier ouvrage, Hard Choices, même Hillary Clinton, un faucon démocrate, estime que l’embargo, en place depuis 1962, n’a fait que renforcer le pouvoir castriste. Le New York Times considère désormais comme prioritaire de rayer Cuba de la liste des Etats soutenant le terrorisme et de rétablir les relations diplomatiques entre les deux pays, rompues en 1961. A l’heure où les Brésiliens financent la construction d’un grand port à Cuba, où Russes et Chinois multiplient les visites sur l’île et où les Européens s’appliquent à normaliser leurs relations avec La Havane, les Etats-Unis ont un intérêt objectif à jouer une carte radicalement différente avec Cuba: celle de l’ouverture.

Le quotidien américain va plus loin. Il pense que la Maison-Blanche doit cesser ses tentatives de changement de régime, qui ont culminé sous la présidence de George W. Bush, mais que l’administration démocrate a en partie perpétuées en promouvant secrètement ZunZuneo, une version cubaine de Twitter. Face au dossier gênant d’Alan Gross, un sous-traitant de l’Agence américaine pour le développement international (Usaid) emprisonné à Cuba depuis 2009 pour avoir introduit illégalement sur l’île du matériel informatique, le New York Times plaide pour l’audace . Le détenu, qui pourrait mourir dans les geôles cubaines, risque d’être l’obstacle insurmontable à une normalisation américano-cubaine. Le journal estime opportun de procéder à un échange de prisonniers, Alan Gross contre les trois Cubains encore incarcérés aux Etats-Unis qui faisaient partie des Cuban Five condamnés lors d’un procès jugé partial par l’ONU et Amnesty International parce qu’ils auraient fomenté des activités terroristes contre les Etats-Unis.

Face à cette salve d’éditoriaux, les observateurs ont des avis divergents. Pour les uns, le quotidien new-yorkais exprime une volonté de changement qui habite l’administration démocrate et qui semble s’exprimer même auprès des nouvelles générations de la diaspora cubaine des Etats-Unis, beaucoup plus enthousiastes à l’idée de normaliser les relations avec La Havane. Pour d’autres, la presse rêve en pensant pouvoir influencer les relations diplomatiques entre deux pays. Contacté par Le Temps, le responsable des pages Opinions du New York Times, Andrew Rosenthal, pense néanmoins que l’opération a un sens: «Nous espérons que ces éditoriaux vont influencer les politiciens américains et encourager à mener des réformes. Le rétablissement des relations diplomatiques avec Cuba va finalement aider les Cubains et élargir leurs libertés. Des responsables tant américains que cubains nous ont dit que ces éditoriaux étaient lus avec grand intérêt.» Dans les faits, les éditoriaux du New York Times, auxquels contribue le journaliste colombien récemment engagé Ernesto Londono, tendent à être plus à gauche que la rédaction elle-même. Au Washington Post, c’est plutôt l’inverse. Son comité éditorial, ancré à droite, estime qu’une levée totale de l’embargo ne servirait qu’à renforcer l’intransigeance du régime castriste.

A Cuba, l’impact de la campagne du quotidien new-yorkais est pourtant bien réel. Dans un écrit intitulé «L’heure du devoir» publié dans le quotidien Granma, l’ex-Lider maximo Fidel Castro appelle à la collaboration de Cuba et des Etats-Unis pour combattre Ebola. Le même quotidien a publié l’éditorial du New York Times au sujet des tentatives de changement de régime. Un fait rare. Le futur Sommet des Amériques de Panama en avril prochain sera en ce sens éclairant. Il pourrait être le moment du big bang dans les relations américano-cubaines.

A Cuba, le quotidien new-yorkais a suscité des réactions de Fidel Castro lui-même et du journal «Granma»

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