«Les Cubains ont un mode de pensée beaucoup plus indépendant»

Membre d’une délégation du Center for International Understanding de l’Université de Caroline du Nord formée d’intellectuels, d’hommes d’affaires et d’universitaires, l’ex-diplomate américain Michael Parmly, dont une grand-mère fut Cubaine, a passé une semaine à Cuba pour prendre le pouls d’une île qu’on dit sur le point de connaître des changements radicaux, notamment avec une possible embellie des relations entre Washington et La Havane. Chef de la Section des intérêts américains à La Havane de 2005 à 2008, il livre au Temps les constats qu’il a pu faire au cours de son voyage, auquel il a participé à titre individuel.

Le Temps: C’est la première fois que vous retournez à Cuba depuis 2008. En quoi l’île a-t-elle changé après les réformes mises en place par le président cubain Raul Castro?

Michael Parmly: Le changement le plus frappant relève des Cubains eux-mêmes. Si en 2008 ils donnaient déjà l’impression de moins dépendre de l’Etat, ils ont aujourd’hui un mode de pensée beaucoup plus indépendant encore. Cela ne veut pas dire qu’ils sont prêts à demander un changement de régime. Ils veulent toujours la présence du Parti communiste, un peu en vertu de ce qu’ils appellent le modèle chinois de libéralisation de l’économie, qui reste toutefois toujours sous le contrôle de l’Etat. Les réformes de Raul Castro vont dans ce sens. L’initiative individuelle et l’esprit d’entreprise semblent prendre leur revanche. On le voit partout avec la multiplication des paladares (restaurants privés) et autres services principalement destinés aux touristes. Les Cubains semblent nous dire qu’ils sont capables de se gérer eux-mêmes. Je vois mal comment un futur gouvernement cubain pourra revenir en arrière par rapport aux réformes.

– Sur le plan politique, parler de changement semble exagéré…

– Certaines figures historiques telles que Machado Ventura, Ramiro Valdes ou Juan Almeida continuent d’occuper des postes importants et risquent de freiner la marche des réformes. Les Cubains s’interrogent au sujet du départ de Raul Castro en 2016. Mes interlocuteurs étaient presque unanimes: c’est l’armée qui va prendre les rênes. Elle a d’ailleurs toujours plus de pouvoir à Cuba. Elle a toujours contrôlé en partie le tourisme, mais elle a encore accru sa mainmise sur ce secteur économique en contrôlant beaucoup d’hôtels. D’une certaine manière, il y a continuité puisque Raul Castro est à la tête de la Défense depuis la révolution, en 1959. Au sein de la population, les militaires ont apporté une certaine fierté au pays après leur mission en Afrique du Sud et en Angola. Mais depuis trois ans, ils font bande à part, disposent de leurs propres quartiers. Ils deviennent une classe privilégiée et je crois que c’est mal perçu par la population. Face à cela, des figures prometteuses comme l’actuel vice-président Diez Canel devront se battre pour s’imposer.

– L’Eglise pourrait aussi être un facteur de changement majeur.

– Elle reste très discrète sur le rôle qu’elle joue. Mais elle est un acteur majeur. Nous avons rencontré le cardinal Jaime Ortega, qui dirige le Centre Felix Varela. C’est une figure très importante et bien qu’il ait 78 ans, ce n’est pas étonnant qu’il n’ait pas été remplacé par le pape. C’est Jaime Ortega qui, voici quelques années, avait permis la libération de 75 prisonniers politiques. C’est d’ailleurs au Centre Felix Varela que sont formées les futures générations d’entrepreneurs cubains et figures de proue du secteur privé. En formant les jeunes Cubains, on accompagne aussi les réformes économiques. Le gouvernement cubain en bénéficie et y envoie des gens se former.

– L’un des symboles les plus forts du changement, c’est, selon vous, l’émergence de «El Paquete». De quoi s’agit-il?

– Je n’ai personnellement rien vu de concret à ce propos, mais tout le monde m’en a parlé sans pouvoir identifier qui est derrière El Paquete. Il s’agit en fait d’un paquet «médias», des clés USB, des disques contenant des documentaires, des films américains et européens, des commentaires et des divertissements. El Paquete a été apparemment créé il y a quelques mois. Seuls les gens très informés en parlent, qu’ils soient au sein du gouvernement ou à l’extérieur. Pour moi, c’est la glasnost par excellence. On discute de tout.

– Entre pesos cubains (CUP) et pesos convertibles (CUC), comment les Cubains perçoivent-ils une éventuelle réunification monétaire?

– Les Cubains ont très peur de la réunification monétaire de l’île, dont tout le monde parle. Mais ce serait sans doute un pas majeur vers une percée dans les relations entre La Havane et Washington. Il faut dire que c’est un processus rare. La réunification monétaire des deux Allemagnes sous l’impulsion de Helmut Kohl a coûté très cher aux Allemands. Qui va payer à Cuba? Une telle mesure reste toutefois nécessaire, notamment pour les investissements étrangers. Cuba vient de changer son «code» relatif à de tels investissements. Mais pour l’heure, même les Chinois, les Vietnamiens ou les Brésiliens ne se sont pas précipités pour investir. La raison en est simple. Cuba a changé ses conditions pour investir, mais n’a pas changé sa loi sur le travail. Cela est dissuasif, même si des pays comme la Russie manifestent un vif intérêt. Or, si celle-ci devait se réinstaller à Cuba, ce serait un retour à la Guerre froide.

– Il y a quelques années, on ne prononçait jamais le nom de Fidel Castro. On se contentait de mimer sa barbe. Aujourd’hui, vous constatez une libération de la parole.

– Les Cubains n’ont plus peur de parler, mais ils restent prudents. Ils évitent de faire des bêtises. Cuba reste un Etat autocratique.

– Et personnellement, en tant qu’ancien chef de la Section des intérêts américains à La Havane sous la présidence de George W. Bush, comment avez-vous été reçu?

– J’ai eu droit à un accueil remarquable qui m’a surpris. J’ai pu rencontrer des collaborateurs du MinRex (Ministère des affaires étrangères) avec lesquels j’ai pu parler d’un article que j’avais écrit à propos de la nécessité, pour les Américains, de rendre la base navale de Guantanamo aux Cubains. J’ai rencontré des membres du Parti communiste, de l’intelligentsia cubaine qui ont été d’une amabilité remarquable. Or, quand j’étais parti en 2008, certains avaient voulu faire de moi un paria.

– Du côté de l’administration Obama, y a-t-il des signes de changement?

– Oui, tout ce qui a trait à la Section des intérêts américains est traité par la Maison-Blanche. C’est nouveau. Avant, c’était le Département d’Etat qui s’en chargeait. Cela montre un vrai intérêt de la part du président. De plus, le chef de cette section porte désormais le titre d’ambassadeur. Ce n’était pas le cas en 2008. Le jour où les relations américano-cubaines se normalisent, l’ambassadeur en question, Jeffrey DeLaurentis, serait déjà opérationnel sans avoir besoin d’être confirmé par le Sénat.