Le secret, marque de fabrique des désastres en Chine

En novembre 2012, à Pékin, lors du 18e Congrès du Parti communiste chinois qui allait porter au pouvoir Xi Jinping, les slogans sur le rôle dévolu aux médias et à l’opinion publique – par le biais d’Internet – pour assurer une plus grande transparence du pouvoir faisaient florès. La nouvelle équipe dirigeante qui s’apprêtait à prendre la relève promettait de rendre des comptes et de punir les responsables de catastrophes humaines. Tout le monde avait alors en tête les scandales à répétition de l’ère Hu Jintao et les tentatives des officiels de cacher la vérité: lait contaminé, déraillement ferroviaire, bilan de séisme aggravé par des vices de construction et, ce fut le plus spectaculaire, négation de la propagation du virus du SRAS qui mit le monde en alerte. A chaque fois, les mensonges ou le silence des autorités provoquaient la panique sinon la colère de citoyens de plus en plus conscients de leurs droits.

La gestion des explosions de produits chimiques stockés par centaines de tonnes dans la zone de développement économique de Tianjin, l’une des vitrines du capitalisme chinois, indique que rien n’a changé dans ce domaine. Face au silence des autorités de Tianjin, les réseaux sociaux et les médias faisaient leur travail avant d’être une nouvelle fois rapidement stoppés par la censure – jusqu’à l’absurde (les autorités ont annoncé l’évacuation des populations dans un rayon de trois kilomètres autour du site de la catastrophe industrielle, puis l’ont démentie alors même que les témoignages affluaient pour en attester).

Une cinquantaine de sites internet ont été fermés «pour avoir semé la panique» alors que de nombreux journaux devaient supprimer pour leur part des informations relayées dans un premier temps dans leur version électronique. Sur les réseaux sociaux, 360 comptes Weibo (le Twitter chinois) et de la messagerie WeChat ont été interdits, provoquant l’incompréhension des internautes.

Davantage de victimes?

Dimanche, quatre jours après les premières explosions, l’annonce de l’ouverture d’une enquête par des procureurs d’Etat pour déterminer les responsabilités du drame, tout comme le déplacement du premier ministre Li Keqiang à Tianjin indiquant un retour à la normale tout en promettant de punir les coupables, n’ont pas suffi à rassurer la population. Les craintes sur une extension de la pollution et la nature des produits toxiques, les interrogations sur les liens entre l’entreprise coupable et les autorités locales, ainsi que les protestations des victimes continuent d’alimenter les réseaux sociaux.

Le site d’information anticommuniste basé aux Etats-Unis Boxun (en chinois) citait dimanche de façon anonyme des sources policières et médicales de Tianjin faisant état de 1400 morts (au lieu des 114 officiels). Au vu des images qui ont circulé, et de l’ampleur des destructions dans les bâtiments d’habitation environnants, nombre de rumeurs continuent de circuler sur le bilan de ce champ de ruines.

Lundi, certains médias officiels se sont finalement interrogés sur le manque de transparence ainsi que sur la nécessité d’informer afin de couper court aux théories du complot qui pourraient voir le jour. Mais la critique ne vise que les autorités locales de la municipalité de Tianjin, alors même que la censure est imposée par le pouvoir central de Pékin.

Le culte du secret restant au cœur de la culture du Parti communiste chinois, il n’y a guère de raison que son contrôle sur l’information se relâche. C’est plutôt le contraire qui se produit en ce moment.