Titulaire de la chaire Unesco en droit international des biens culturels à l’Université de Genève, Marc-André Renold proposeun cycle de conférences sur le patrimoine comme outil de paix. Premier volet ce mardi

Les bouddhas de Bamiyan détruits par les talibans afghans en 2001. La vieille ville croate de Dubrovnik pilonnée par les forces serbes dix ans auparavant. Et aujourd’hui, Alep, ville musée de Syrie, trouée par les assauts entre les rebelles et le gouvernement… Lorsqu’on parle protection des biens culturels, ce n’est pas l’idée de paix qui domine. Plutôt des visions d’affrontements, de chantages symboliques et d’hostilité. Une certaine impuissance aussi de l’Unesco, qui condamne le sinistre sans pouvoir l’empêcher. Le Genevois Marc-André Renold, avocat et professeur en droit, souhaite inverser le système de pensée. Avec Metin Arditi, ambassadeur de bonne volonté de l’Unesco, il est convaincu que la protection des biens culturels peut être un outil de paix. Ensemble, ils proposent à Genève un cycle de conférences qui présente ce principe. Premier volet ce mardi (encadré ci-contre).

Le Temps: Marc-André Renold, vous êtes depuis deux ans titulaire de la chaire Unesco en droit international des biens culturels à l’Université de Genève. En quoi consiste sa mission?

Marc-André Renold: Cette chaire permet d’étendre les activités de l’Université de Genève en matière de droit de l’art et des biens culturels. Un nouvel enseignement en droit de l’archéologie et des musées pour les étudiants en histoire de l’art et en archéologie, ainsi qu’un cours de master en droit international de la protection des biens culturels pour les juristes. Elle documente et analyse divers aspects du droit de l’art, comme les faux, les vols, l’exportation illicite, le rôle des experts, etc. Et organise aussi des Summer Schools suivies par une audience très internationale. Nous sommes fiers d’avoir reçu le label de l’Unesco, qui nous donne une reconnaissance et une visibilité, et le rectorat nous a soutenus à 100%. En Suisse, ce label n’a été délivré qu’à trois autres occasions: à la chaire culture et tourisme de Lugano, à la chaire de technologies en faveur du développement de l’EPFL et à la chaire de droits de l’homme et démocratie de l’Université de Fribourg.

– Dans le cadre de cette chaire, vous avez fondé la plateforme ArThemis, qui analyse et répertorie les cas de litiges en matière d’art et de biens culturels. Quelle tendance se dessine dans ce domaine?

– On constate que, de plus en plus, les cas se résolvent à travers des éléments extra-juridiques qui relèvent de l’éthique, des relations diplomatiques, des données culturelles ou encore des ancrages historiques. On le voit par exemple dans le conflit qui oppose la Grande Bretagne et la Grèce concernant les frises du Parthénon: une résolution uniquement juridique semble impossible et ne pourrait que donner raison à une partie, tort à l’autre. Or, des solutions privilégiant la médiation ou la négociation peuvent permettre de trouver des accords qui satisfont chaque partie.

– Un exemple?

– Le cas du cratère d’Euphronios. Il s’agit d’un vase étrusque d’une très grande valeur acquis par le Metropolitan Museum of Art de New York en 1972. A cette époque, les particuliers comme les institutions n’étaient pas très regardants, concernant la manière, clandestine ou non, dont les pièces sortaient des pays d’origine. Lorsque l’Italie a demandé aux Etats-Unis la restitution de ce vase précieux, les deux parties ont trouvé un arrangement: le vase a été rendu, mais, en contrepartie, l’Italie s’est notamment engagée à prêter au Met des biens culturels de valeur identique. Selon moi, les deux parties sont gagnantes puisque l’Italie obtient la restitution du vase symbolique et le musée peut montrer à ses visiteurs d’autres trésors culturels provenant d’Italie.

– Mais comment expliquer que plusieurs musées aient pu acheter des objets volés ou sortis frauduleusement du pays d’origine. N’existe-t-il pas des procédures ou des permis d’exportation qui garantissent la légalité de la transaction?

– Si, mais ces documents ne sont réellement exigés que depuis les années 1990. Avant, les acheteurs fermaient les yeux. Nous-mêmes, à Genève, nous avons pendant longtemps ignoré les agissements d’un célèbre trafiquant d’art, l’Italien Giacomo Medici, qui utilisait les Ports-francs comme entrepôt de pièces provenant de fouilles clandestines en Italie avant la revente. La Suisse a longtemps été considérée comme une plaque tournante de ce commerce illicite. Nous n’avons ratifié la convention de l’Unesco de 1970 sur la lutte contre le trafic illicite qu’en 2002 et, depuis, le parlement a adopté une loi d’application contraignante. Il y va de la réputation et de la moralité de notre pays.

– Comme on le voit, la question des biens culturels est plus une source de conflit entre les pays que de paix. Comment la donne peut-elle être inversée?

– En anticipant. Prenons par exemple, le cas de la cloche de Shinagawa. Il est emblématique des démarches que l’on aimerait entreprendre si notre plateforme ArThemis, actuellement simple observatrice et outil d’analyse scientifique, gagnait en importance et en capacité d’action. A la fin du XIXe siècle, cette cloche bouddhiste, menacée par les destructions impériales au Japon, a été envoyée en Suisse, où elle a été achetée par Gustave Revilliod, fondateur du Musée Ariana. En 1928, des étudiants japonais ont reconnu la cloche dans le jardin du musée et, très vite, Genève, sollicitée par le Japon, l’a restituée. Cinquante ans plus tard, la commune de Shinagawa, proche de Tokyo, a offert à Genève une copie de la cloche en signe de reconnaissance. Depuis, une association réunit les deux villes avec, à la clé, des échanges d’étudiants qui renforcent les relations entre les deux régions. Voilà un exemple concret de la protection d’un bien culturel qui débouche sur une réelle collaboration.

– Oui, mais on imagine mal ce genre d’amabilités entre deux pays déjà en guerre…

– En effet. Dans ce cas, on compte plus sur le respect des conventions internationales qui stipulent l’interdiction de prendre pour cible un objet culturel. Aujourd’hui, attaquer un bien culturel peut être un crime contre l’humanité au même titre que le viol et le meurtre. Malheureusement, on l’a vu récemment, les sites religieux sont souvent pris pour cible de façon à affaiblir l’ennemi. Si l’Unesco arrivait à protéger efficacement ces lieux de culte, ces monuments pourraient peut-être servir de symboles de tolérance et de remparts contre les conflits. Dans ce cas, la protection d’un bien culturel serait outil de paix.

– Ce mardi, le premier volet de ce cycle de conférences traite de l’église de la Nativité à Bethléem. Un symbole d’ouverture, disiez-vous?

– Oui. A double titre. Déjà, comme on s’en souvient, l’entrée de la Palestine dans l’Unesco en 2012 a provoqué la colère des Etats-Unis qui, depuis, ne financent plus cette organisation. On est donc dans un climat émotionnel chargé. Et, dans ce climat, il est très symbolique que la Palestine, à majorité arabe, ait décidé de protéger un site chrétien comme premier site national inscrit au Patrimoine mondial. C’est, me semble-t-il, un signe clair d’ouverture. Demain, Elias Sanbar, ambassadeur de Palestine auprès de l’Unesco, nous expliquera comment et pourquoi cette décision a été prise.

«Si l’Unesco arrivait à protéger les lieux de culte, ces monuments pourraient servir de remparts contre les conflits»

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