Afrique du sud

Cyril Ramaphosa, une victoire à la Pyrrhus

Le nouveau président de l’ANC devra composer avec des «barons» de Jacob Zuma, élus eux aussi à la direction du parti

L’excitation était à son comble parmi les 4500 délégués, en attendant l’annonce des résultats, hier, en fin d’après-midi, qui a été retardée pendant près de deux heures. Ce fut une bataille de chansons et de gestes entre les partisans de Cyril Ramaphosa (faisant un mouvement tournant des mains, demandant un «changement d’arbitre») et ceux de Nkosazana Dlamini-Zuma (touchant leur montre pour indiquer que l’heure était venue pour un «changement radical»). Finalement, Ramaphosa l’a emporté de justesse avec 2440 voix, contre 2261 pour sa rivale.

Il a eu des larmes de joie. Mais sa joie sera de courte durée: il devra composer avec trois proches de Jacob Zuma, dont deux «barons» des provinces rurales du pays, qui jouent désormais un rôle clé dans l’avenir de l’ANC. David Mabuza, le gouverneur à poigne du Mpumalanga (il aurait fait assassiner plusieurs de ses opposants, qui dénonçaient des affaires de corruption), aurait joué un rôle de «faiseur de roi»: sa province regroupe le plus de membres de l’ANC, après le Kwazulu-Natal.

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Il aurait lâché Dlamini-Zuma dans la dernière ligne droite. Le gouverneur du Free State, Ace Magashule, est lui impliqué dans la fameuse «capture de l’Etat» par les frères Gupta, des hommes d’affaires associés au chef de l’Etat. L’élection des 74 autres membres de la direction du parti n’a pas encore eu lieu. Mais, sauf surprise, on peut craindre d’y retrouver le même équilibre des forces entre les alliés de Zuma et ceux de Ramaphosa. «L’unité a triomphé», se sont réjouis de nombreux délégués.

Pour Ramaphosa, c’est une victoire à la Pyrrhus: il aura nettement moins de marge de manœuvre pour restaurer l’image de l’ANC, entachée par la corruption. Il devra ronger son frein et attendre la fin du mandat de Jacob Zuma comme chef de l’Etat en 2019 pour avoir les coudées franches.

Associé à aucun scandale

«Ramaphosa n’aura pas la majorité pour prendre des décisions importantes, comme la révocation de Zuma, pense Susan Booysen, professeure à l’Université de Wits. Il ne pourra pas agir sur la question de la capture de l’Etat, pourtant essentielle si l’ANC ne veut pas perdre les élections de 2019.» Ce dossier «divise l’ANC, expliquait le matin même Gwede Mantashe, l’un des six dirigeants du parti. Il faut trouver un terrain d’entente. On ne peut plus tourner autour du pot.»

Ramaphosa n’est lui-même «associé à aucun scandale de corruption», note son biographe Ray Hartley. Certains lui reprochent son silence face aux malversations de Zuma. Mais il avait sans doute des raisons de se montrer prudent. «C’est un homme qui travaille en coulisses, un fin négociateur, qui se montre diplomate en public», selon le journal Daily Maverick. Ramaphosa a appelé ses partisans à la «patience pour amener les changements». Mais, selon Richard Calland, politologue de l’Université du Cap, «le nouveau président n’a pas un caractère assez déterminé et impitoyable» pour s’imposer face à Zuma et sa clique.

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Ramaphosa, 65 ans, a le physique épais et la patience du buffle. Cela fait deux décennies qu’il ronge son frein. Nelson Mandela avait choisi cet ancien leader syndical, père de la Constitution post-apartheid, pour lui succéder en 1999. Il avait reconnu dans cet avocat, militant anti-apartheid, fondateur du puissant syndicat des mineurs puis chef des négociations qui ont abouti à la Constitution démocratique, «l’homme le plus doué de sa génération».

Mais l’ANC en avait décidé autrement et imposé Thabo Mbeki. Dépité, Ramaphosa s’était tourné vers les affaires, où il est devenu un millionnaire instantané, grâce à ses liens avec l’ANC. Selon le magazine Forbes en 2015, il aurait accumulé une fortune personnelle estimée à 383 millions d’euros. Il y a cinq ans, l’enfant de Soweto a fait son come-back en politique et est devenu vice-président de Jacob Zuma.

Sortir le pays du marasme

D’origine «venda», une petite ethnie du nord du pays, Ramaphosa est le premier président de l’ANC à ne pas appartenir aux ethnies dominantes (xhosa et zouloue). C’est un homme de consensus, habitué aux négociations par son passé syndical. Le rand s’est apprécié à l’annonce de son élection. Mais il faudra sans doute attendre qu’il prenne la suite de Zuma à la tête de l’Etat pour qu’il puisse sortir l’Afrique du Sud de son marasme économique. Or, dès février, le pays risque d’être exclu par les agences de notation internationales, ce qui entraînerait la fuite de plus de 8 milliards d’euros du pays.

Comme beaucoup d’anciens «comrades» devenus millionnaires, Ramaphosa devra prouver qu’il n’a pas oublié les idéaux de gauche de l’ANC. Son nom est associé à la tragédie de «Marikana» en 2012, quand 34 mineurs grévistes de la compagnie Lonmin avaient été tués par la police. A l’époque, Ramaphosa était actionnaire de Lonmin et n’avait montré aucune compassion pour le sort des travailleurs.

Ramaphosa possède une réserve d’animaux privée. En 2012, il avait offert 2 millions d’euros lors de la vente aux enchères d’un buffle et de son petit. «Une erreur, avait-il admis, quand on vit au milieu d’un océan de pauvreté.»

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