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A Dacca, après la stupeur la colère

Le bilan de l’effondrement de l’immeuble dépasse les 300 morts.. Les ouvriers du textile ont envahi les rues pour dénoncer leurs conditions de travail

Des survivants étaient encore extraits des gravats vendredi, deux jours après que l’immeuble de huit étages s’est effondré. Cinquante personnes ont même été libérées ensemble, miraculeusement protégées entre les blocs de ciment. Mais à mesure qu’ils fouillent les décombres, les sauveteurs prennent la mesure du désastre, 304 morts, et le bilan ne cesse de s’alourdir. Des centaines de disparus. Le Bangladesh a connu d’autres tragédies industrielles, mais l’effondrement du Rana Plaza, à Savar, dans la banlieue de Dacca, est de loin la plus meurtrière que le pays a subie.

Après la stupeur, la colère a gagné les employés du textile. Des centaines de milliers d’ouvriers ont bloqué les rues de la capitale, vandalisé des édifices publics. Ils réclament justice et dénoncent le laxisme du gouvernement et la complicité des marques d’habits occidentales, qui sous-traitent la fabrication de leurs produits au Bangladesh sans s’inquiéter des conditions de travail. La catastrophe était annoncée, elle pouvait être évitée.

Le Rana Plaza abritait cinq fabriques de textile où travaillaient plus de 3000 personnes. Mardi, la découverte de fissures importantes dans le bâtiment attire l’attention des ouvriers. Des inspecteurs de la sécurité des bâtiments sont appelés et constatent la fragilité de l’édifice. Le danger leur semble imminent et ils décident la fermeture du site. Mais les directeurs des compagnies hébergées dans l’immeuble décident d’outrepasser l’interdit. Sohel Rana, le propriétaire de l’immeuble, leur aurait promis qu’ils ne risquaient rien. Mercredi matin, au moment d’entrer dans les ateliers, les ouvriers s’affolent: les fissures se sont encore élargies. Contremaîtres et directeurs les menacent, explique Alonzo Suson, directeur pour le Bangladesh de l’ONG Solidarity Center: «Cinq jours de salaire en moins pour ceux qui ne rejoindraient pas immédiatement leur poste de travail.» A 9 heures, l’immeuble s’écroule comme un château de cartes.

En 2007, la parcelle que Sohel Rana acquit pour y ériger son plaza ressemble à un marais. «Les terrains à bâtir sont souvent en zone humide. Le sol y est meuble et nécessite donc des terrassements profonds», explique Alonzo Suson. Mais Sohel Rana est pressé. Il bétonne à la va-vite. Les travaux bâclés n’obtiennent pas l’autorisation ad hoc. Membre de l’Awami League, le parti au pouvoir, il sollicite directement le maire de la municipalité, membre d’un parti allié au sien, et obtient le sésame. Une pratique courante selon le maire, car l’agence chargée d’octroyer les permis est surchargée. Selon Alonzo Suson, «l’autorisation ne valait que pour un immeuble de cinq étages». Sohel Rana en construit huit qu’il n’a pas de mal à louer: cinq entreprises locales qui fabriquent du prêt-à-porter pour des marques occidentales, notamment Matalan et la chaîne britannique Primark.

Le Bangladesh est devenu le deuxième exportateur mondial dans le domaine du textile, derrière la Chine, avec un volume de 18 milliards de francs. La modicité du coût du travail contribue pour beaucoup à la compétitivité du pays, mais les conditions de travail et les salaires (le salaire minimum est de 37 dollars par mois pour 48 heures hebdomadaires) s’en ressentent. Selon Richard Pearshouse, chercheur à Human Rights Watch et spécialiste du Bangladesh, «les lois ne sont pas appliquées et le montant des amendes est ridicule. En cas d’infraction aux règles sur la sécurité des bâtiments, un patron reçoit un avertissement, puis un deuxième. Au troisième, il risque un procès. S’il est reconnu coupable, il payera 1000 takas d’amende (environ 12 francs). Les syndicats sont étranglés et ne peuvent remplir leur rôle. Le système en place dysfonctionne, et il n’y a pas de garde-fous.»

New Waves Style et Phantoms Apparels, deux des cinq sociétés bangladaises logées au Rana Plaza, ont été auditées en 2012 par le groupe Business Social Compliance Initiative (BSCI), qui n’avait relevé aucun manquement grave, explique la porte-parole, Stéphanie Luong: «Nous vérifions que les lois et les conventions sur le travail du pays concerné sont appliquées, que les permis de construire sont en règle, mais nous ne vérifions pas la qualité des infrastructures. Cela dépend des autorités locales.» Si l’absence de permis de construire adéquat se confirmait, dans quelle mesure la responsabilité de BSCI serait-elle engagée? «Notre travail n’est pas de punir, mais de permettre à nos partenaires de s’améliorer.» La même société avait audité, sans constater de faute, Tazreen Fashion, une fabrique de textiles dans la banlieue de Dacca, dont l’incendie avait causé la mort de plus de 100 personnes en novembre 2012.

Le réseau Clean Clothes Campaign (CCC) sensibilise les marques et les consommateurs sur les conditions de travail des ouvriers du textile: «Cette nouvelle tragédie montre que le système de contrôle mis en place par les sociétés d’audit ne permet pas d’améliorer les conditions de travail, explique Inekee Zeldenrust. Ces sociétés n’ont ni les compétences, ni l’indépendance requises. Seule une pression sur le gouvernement et sur les marques pourrait améliorer la situation.»

«Les lois ne sont pas appliquées et le montant des amendes est ridicule»

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