«Daech règne par la peur»

Syrie Les Syriens ayant fui l’Etat islamique ont trouvé refuge au Liban

Ils décrivent des «experts» en exécutions, pillage et racket

A l’évocation de ses anciens élèves à la pilosité prononcée, un sourire moqueur se forme sur le visage de Mohamed Ali, un jeune professeur d’arabe syrien, réfugié au Liban. «Leur niveau était désastreux. Ils venaient d’Afghanistan, d’Europe, des Etats-Unis et surtout de Tunisie. Ils parlaient entre eux un charabia incompréhensible», raconte l’ex-enseignant, originaire de Boukamal. Quand cette ville à la frontière de l’Irak est tombée sous la coupe de l’Etat islamique (EI), au début de l’été, ses recrues étrangères ont atterri dans son école.

En dépit de son peu de goût pour l’idéologie rétrograde professée par les nouveaux venus, Mohamed, qui officie aujourd’hui comme barman dans une boîte de nuit de Beyrouth, a accepté de leur inculquer quelques rudiments de dialecte syro-libanais. La solde offerte par les djihadistes ne soutenait pas la comparaison avec son traitement d’instituteur en début de carrière: 500 dollars, cinq fois plus que sous le régime Assad.

Mais au bout de quelques semaines, les maîtres de Boukamal ont voulu l’enrôler. Lui, l’adepte de la gomina, des jeans bien repassés et des chemises cintrées, était sommé de partir sur le front du nouveau califat décrété en juillet par Abou Bakr Al-Baghdadi, le chef de l’EI. «J’ai refusé, et leur attitude à mon égard a changé aussitôt, raconte-t-il. Ils ont commencé à m’espionner, à me harceler. Début octobre, j’ai profité d’un relâchement de leur surveillance pour m’enfuir.»

Comme Mohamed, des milliers de Syriens, musulmans pour la quasi-totalité, ont préféré abandonner leur foyer plutôt que de vivre sous la férule des ultra-radicaux, qui ont consolidé durant l’été leur emprise sur la vallée de l’Euphrate, de Raqqa, en Syrie, à Fallouja, en Irak. Si certains se sont arrêtés à Homs ou à Damas, d’autres ont poursuivi leur fuite jusqu’au Liban, où ils ont rejoint les réfugiés, un million et quelques, déjà poussés hors de leur pays par la guerre entre rebelles et loyalistes.

Le récit qu’ils font de leur vie sous l’EI, avant les bombardements de la coalition internationale, fait état d’un gang obnubilé par la mise en coupe réglée des territoires qu’il contrôle, expert en racket, pillage et exécutions, beaucoup plus qu’un mouvement attaché à poser les bases d’un nouvel «Etat», fût-il «islamique». «Daech [l’acronyme arabe de l’EI] règne par la peur, ses hommes sont pires que ceux du régime, tranche Abou Brahim, un vieux Bédouin de Tal-Abyad (bourg à la frontière avec la Turquie), que les djihadistes ont conquis au début de l’année. Il est arrivé que des jeunes refusant de partir faire le djihad avec eux soient fusillés. Je l’ai vu personnellement à deux reprises. C’est pour cela que des milliers de gens ont fui leurs territoires ces derniers mois.»

Le patriarche, sa femme et leurs huit enfants se sont installés dans l’un des camps de réfugiés informels qui pullulent dans la vallée de la Bekaa, en lisière d’un champ d’agrumes. La tente des débuts s’est transformée en une drôle de baraque, bricolée à partir de contreplaqué et de tôle ondulée. Cinq pièces couvertes de tentures et de carpettes, décorées d’un bibelot ou d’une peluche, avec un vieux téléviseur et un décodeur satellite, médiocre reflet de leur intérieur douillet de Tal-Abyad.

L’aîné des enfants, Brahim, 30 ans, travaillait chez le plus célèbre fabricant de gâteaux de la ville, Halawiyat Al-Salam. Mais peu de temps après l’arrivée des djihadistes, le rendez-vous des amateurs de baklavas a dû fermer ses portes. «Ils ont ordonné à mon patron de leur verser chaque mois une part de son bénéfice, raconte le jeune homme. Il a préféré s’échapper. Les hommes de Daech ont démonté tout le matériel, qu’ils ont vendu pièce par pièce en Turquie. Le scénario s’est répété avec tous les propriétaires d’usine et tous les éleveurs de la région.»

Abou Daham en fait partie. Agé de 28 ans, originaire d’un village de la province d’Alep, Al-Faydiya, il habite un abri similaire, planté sur un terrain vague, dans le sud de la Bekaa. De l’Etat islamique, il conserve deux souvenirs sanguinolents: celui de cet habitant décapité en public «parce qu’il refusait de faire la prière» et celui de son troupeau de moutons, volé par les petits soldats du califat. «Ils les ont abattus et mangés un à un. Pour reconstituer un cheptel pareil, il me faudrait dix à quinze ans.»

Des services que les disciples d’Al-Baghdadi ambitionnent de distribuer plus efficacement, l’ancien éleveur, arrivé en Syrie au printemps, n’a rien vu. Un générateur pour l’électricité, une source pour l’eau: son quotidien rugueux, celui de la Syrie rurale, n’a pas changé avec l’EI. «L’essentiel de leurs activités consistait à contrôler le comportement des gens et à confisquer leur or quand ils en trouvaient», dit Abou Daham. Même à Raqqa, le quartier général des djihadistes en Syrie et la vitrine du système ultra-rigoriste que ses responsables veulent mettre en place, l’administration fonctionne à deux vitesses. «Dans la partie est de la ville que nous habitions, la plus pauvre, nous n’avons jamais reçu d’aide. L’eau et l’électricité n’ont jamais été rétablies, raconte Ahmed al-Youssef, un chauffeur. Daech n’avait aucun intérêt à faire d’effort ici. Il se concentrait sur les zones plus aisées.»

En matière de surveillance, en revanche, pas d’exception. A son ancien domicile, Ahmed a souvent reçu les indics de l’EI, venus traquer, sous le prétexte d’une visite de courtoisie, les entorses à la nouvelle étiquette djihadiste. Celle-ci impose aux femmes le port du niqab (voile intégral), aux hommes celui de la barbe, de la djellaba et du sharwal (pantalon bouffant), en plus de prohiber le tabac et la musique. «Heureusement, mon petit narguilé était bien caché derrière le frigidaire, sourit Im Abdou, l’épouse d’Ahmed, alors que celui-ci s’est éloigné. Mon mari lui-même ne connaissait pas son existence. Il n’aime pas que je fume.»

Le fils a eu moins de chance que les parents. Accusé d’espionnage, il a été torturé à mort par les fanatiques de Raqqa. Sa mère a gardé sur son portable la photo de son cadavre, le torse bleui par les coups. C’est en son nom qu’elle applaudit aujourd’hui aux frappes américaines sur la Syrie. «Je veux rentrer au pays pour visiter sa tombe, c’est le plus important pour moi», souffle-t-elle.

Dans les campagnes du nord et de l’est de la Syrie, régies par un conservatisme social très fort, les fanatiques de l’EI comptent évidemment quelques partisans. Abu Rakan, un ancien étudiant d’Al-Azhar, au Caire, la Sorbonne de l’islam sunnite, le reconnaît à regret.

«Dans mon village, à Tal-Hamis, près de Raqqa, un homme s’est fait fouetter parce qu’il vendait des pommes durant la prière du vendredi, explique le jeune trentenaire, accroupi sur une natte dans la pièce au rez-de-chaussée, sombre comme une cellule, qui lui sert de logis. Certaines personnes ont apprécié, elles pensent que c’est ainsi que la religion doit être. D’autres estiment que Daech est désormais le plus fort et qu’il faut s’en accommoder.»

Pas son genre. Quand les hommes de l’EI ont fait main basse sur le petit trafic de mazout grâce auquel il vivotait, Abu Rakan s’est enfui. Lui en premier, déguisé en berger, pour passer sans encombre les check points. Puis sa femme et ses deux filles, cachées dans le camion d’une connaissance. Raqqa, Alep, Homs, Tripoli, dans le nord du Liban, et la Bekaa, enfin, le terminus des rescapés de l’enfer djihadiste.

«Il est arrivé que des jeunes refusant de partir faire le djihad avec eux soient fusillés»

«L’essentiel de leurs activités consisteà contrôler le comportement des gens»