Dalaï-lama: Pékin va faire payer Washington

Chine La visite vendredi du chef spirituel tibétain à la Maison-Blanche irrite les autorités

Le gouvernement chinois, qui suit avec une attention crispée le moindre déplacement du dalaï-lama – qualifié de «loup recouvert d’une peau de mouton» –, s’est déclaré irrité par la rencontre, vendredi, entre le chef spirituel du Tibet et le président Barack Obama. Selon Pékin, les relations sino-américaines se trouveront «gravement affectées» par cette poignée de main tendue à ce «séparatiste anti-chinois».

L’entrevue, qui s’est déroulée à la Maison-Blanche, est la troisième accordée au dalaï-lama par Barack Obama depuis son élection de 2008. «Nous ne soutenons pas ­l’indépendance du Tibet, a prudemment souligné Washington, mais nous nous inquiétons des tensions persistantes et de la détérioration de la situation des droits de l’homme dans les régions tibétaines du pays.» Alors que 127 Ti­bétains se sont immolés par le feu pour protester contre la politique chinoise d’assimilation depuis 2009, la Maison-Blanche dit préconiser «un redémarrage du dialogue entre le gouvernement chinois et le dalaï-lama, en vue de réduire les tensions».

Région coupée du monde

Malgré sa fuite en Inde en 1959, le dalaï-lama est singulièrement demeuré le leader incontesté des 7 millions de Tibétains. Il s’est rendu dans plus de 60 pays, où il a la plupart du temps été accueilli par des chefs d’Etat sans déclencher de réactions démesurées du pouvoir communiste. Le leader spirituel avait ainsi été invité à dîner à l’Elysée en 1998 par Jacques Chirac, avec d’autres Prix Nobel de la paix, sans soulever le courroux de Pékin. Mais la montée en puissance de l’influence chinoise, d’une part, et la multiplication des mouvements de révolte tibétains, d’autre part, ont conduit Pékin à durcir ses positions, surtout depuis les soulèvements anti-chinois de 2008 dans les régions tibétaines. Les autorités interdisent depuis aux journalistes et observateurs étrangers indépendants de se rendre dans la région autonome du Tibet, qui est de fait coupée du monde depuis bientôt six ans.

Ces mesures prophylactiques sont destinées à étouffer l’information sur cette région et, par contrecoup, à minimiser les réactions à l’étranger que pourraient susciter les événements qui s’y déroulent. La rencontre de Nicolas Sarkozy avec le dalaï-lama, en Pologne en 2008, a jeté un froid entre Paris et Pékin, et ce n’est que deux ans plus tard que les relations ont repris un cours normal – avec l’achat par la Chine de 102 Airbus. François Hollande n’a pas osé depuis réitérer le geste de son prédécesseur.

Sans en faire officiellement état, la Chine use fréquemment de sanctions ciblées. Le Prix Nobel de la paix décerné en 2010 à Liu Xiaobo s’est traduit par une chute spectaculaire des importations chinoises de saumon norvégien. Même constat pour les bananes des Philippines, lorsque Manille a protesté ­contre l’occupation par la marine chinoise d’un îlot au large de ses côtes. Il y a aussi «un prix à payer» lorsqu’un chef d’Etat étranger rencontre le dalaï-lama, expliquait cette semaine un officiel chinois.

«Prix» quantifié

Ce «prix» a été quantifié par des économistes allemands de l’Université de Göttingen, qui ont publié en 2010 une étude sur ­l’impact des sanctions économiques chinoises sur les pays qui ont l’audace de transgresser la mise en quarantaine du pape tibétain. Les deux universitaires ont constaté une perte de 8,1% en moyenne du montant des exportations de ces pays vers la Chine pendant une période pouvant aller jusqu’à deux ans. L’objectif de Pékin, notent les deux économistes, «est entre autres d’affaiblir le mouvement indépendantiste tibétain dans le monde».