Petit, il avait horreur de monter sur les manèges. Non pas parce que ça tournait trop vite mais parce que le forain descendait très bas le pompon pour qu’il l’attrape. Le gamin ne supportait pas cette faveur. Damien Abad est né avec une maladie génétique rare et impossible à prononcer (arthrogrypose), très invalidante (bras et jambes atrophiés, mains fermées). Il habite alors dans le Gard, à Nîmes, va «dans une école normale avec des élèves normaux». Pas de structure spécialisée, ses parents ont exigé cela. Dans les couloirs, les copains portent son cartable, font rempart pour prévenir les chutes dans les escaliers. Il est lent, très lent mais l’esprit est vif, très vif. Brillant, très bonnes notes, beaucoup d’humour.

Quand son parti centriste l’a envoyé en 2010 dans l’Ain pour gagner les régionales, Damien a eu ce joli mot: «Un handicapé parachuté, la classe!» Et quand ses parents viennent faire les campagnes électorales à ses côtés, il leur demande de venir «boiter» avec lui. Ce qui signifie déposer les tracts dans les boîtes à lettre. Auto-moqueries, une des spécialités de ce Monsieur.

Il est compétiteur aussi. Il faut sacrément l’être pour décrocher cette série de pole position: major de l’Institut d’études politiques de Bordeaux, plus jeune député européen en 2009, plus jeune député français en 2012. Il va si vite qu’à l’Assemblée nationale les services techniques de l’Hémicycle n’ont pas eu le temps d’aménager un siège adapté au premier élu handicapé de la Chambre basse. «Le personnel a vite compris la situation et maintenant une rangée de trois sièges est accessible pour des gens comme moi, mais aussi pour les géants comme David Douillet et Jean-François Lamour, d’anciens champions olympiques en judo et en escrime. Ils m’ont dit un grand merci parce que leurs longues jambes ont trop longtemps souffert.»

On retourne en enfance. Il organise ses propres Jeux Olympiques dans sa chambre avec des playmobil, puis invente un tournoi annuel de foot de vingt-quatre heures dans le jardin familial avec des copains, puis devient classé en tennis de table, mais chez les valides, pas en handisport. Il se scotche à la table et applique à la perfection la stratégie du contre sec et net.

Aujourd’hui dans son bureau, au Conseil départemental à Bourg-en-Bresse (Damien Abad, 35 ans, a été élu en avril 2015 président de l’Ain), le sport est partout: maillots de cyclistes, ballons, coupes, photos de lui parmi des nuées de petits footeux, des chaussures orthopédiques «parce que marcher avec cela c’est surtout du sport». Il conduit, aime à s’offrir des tours en karting, tapote sur son portable plus vite qu’un tweeter énervé. Homme normal, de son temps.

On lui dit ceci: «Vous qui êtes né avec cette maladie, pourquoi des marches et aucune rampe pour accéder au Conseil départemental?» «Je sais, je sais, regrette-t-il. Il y a tant à faire en matière d’accessibilité, tant de retard. Les temps sont durs, les dotations de l’Etat sont de plus en plus maigres, on a perdu 10 millions par an.» Mais Monsieur le président a voulu marquer le coup: il a demandé et obtenu à l’unanimité qu’une enveloppe de 16 millions d’euros soit dégagée pour des aménagements en faveur des handicapés dans les écoles, les services publics, les musées, les rues et… au Conseil départemental. «J’ai ponctionné ailleurs en mettant une croix sur une série de projets non essentiels comme par exemple la rénovation d’une piscine dans le Pays de Gex.»

Au Palais Bourbon (Assemblée nationale), il tente de faire voter une loi «afin que dans chaque loi il existe des dispositions pour en adapter le contenu aux personnes handicapées». Son argument: «Il est plus économique d’aménager en amont que de réaliser des modifications après.» Il se bat pour son texte mais jure qu’il n’en fera pas des tonnes à ce sujet «parce que je ne veux pas devenir l’icône des handicapés comme le furent Rachida Dati ou Rama Yade pour la diversité». «Je ne veux pas m’enfermer dans cela, il y a tant à faire pour l’ensemble de la population. Et je n’ai pas été élu en qualité de personne à mobilité réduite mais en celle d’homme politique qui a un programme.»

Il s’agit d’abord pour lui de faire des économies dans un contexte de forte morosité économique. Il a déjà obtenu une réduction des indemnités des élus, a vendu une partie du parc de véhicules officiels, a limité à 10 le nombre de vice-présidents de l’exécutif. Il a aussi très vite et habilement renégocié les emprunts toxiques qui asphyxiaient le département (des taux d’intérêt de 32,65%!) en prenant attache avec tact avec les banques. L’Ain n’est de loin pas le département le plus à plaindre en France (CERN, PlasticValley et maison de la plastronique à Oyonnax, le Cité des savoirs dans le Pays de Gex, Genève qui procure des emplois très bien rémunérés), mais la crise est là, les PME ferment, les emplois sont rares.

Damien Abad mise surtout sur l’innovation pour trouver des solutions. «En 2013 les entreprises ont déposé 108 brevets, c’est insuffisant», regrette-t-il. L’Ain doit à ses yeux être plus qu’une banale destination touristique entre Lyon et Genève. Reste que ce tourisme compte et qu’il comptera cet été puisque le Tour de France fera étapes deux fois dans l’Ain (avant de filer en Suisse). «Une grande victoire pour nous», sourit Damien Abad, très accro à la petite reine.

Il est encarté Les Républicains, on le dit très sarkozyste parce qu’il doit à l’ancien chef de l’Etat son implantation dans l’Ain, mais il prend ses marques. Il n’a pas aimé le rapprochement de Nicolas Sarkozy avec l’historien très controversé Patrick Buisson (proche de l’extrême droite) lors de la dernière campagne présidentielle. Aujourd’hui il soutient Bruno Le Maire, probable candidat à la candidature des Républicains pour la prochaine élection présidentielle (2017). Il est ce jour-là à Bourg-en-Bresse, sera le lendemain à Oyonnax, le surlendemain sur les bancs de l’Assemblée nationale à Paris à côté des géants Douillet et Lamour. Il ne se sent pas petit près d’eux, juste sur un pied d’égalité.