Energie

Le Danemark fait de la résistance face à Nord Stream 2

Arguant de l’impact du projet sur sa sécurité et sa diplomatie, Copenhague n’a toujours pas délivré d’autorisation de construire le gazoduc sur son plateau continental

Officiellement, la construction d’un gazoduc de 1200 kilomètres permettant d’acheminer le gaz russe vers l’Allemagne d’ici à la fin 2019 progresse selon le calendrier. Quelque 300 kilomètres de tuyaux ont déjà été installés et, chaque jour, de nouveaux tubes sont posés au fond de la mer Baltique. Mais le chantier, dirigé par le consortium Nord Stream AG pour le compte de l’énergéticien russe Gazprom, va devoir s’arrêter. Il est bloqué par le Danemark, seul pays à n’avoir toujours pas délivré de permis de construction pour la portion de Nord Stream 2 passant près de son île de Bornholm, au sud de la Suède.

Car si le président russe, Vladimir Poutine, et la chancelière allemande, Angela Merkel, évoquent un projet purement «commercial», le premier ministre danois, Lars Lokke Rasmussen, estime que l’«implication politique» de l’infrastructure ne peut être ignorée et devrait être discutée à Bruxelles. En attendant, le chef du gouvernement libéral-conservateur a déclaré qu’il ferait son possible pour «retarder» le projet, même s’il ne peut «l’empêcher».

Projet très critiqué par Washington

En 2009, c’était pourtant le gouvernement que Lars Lokke Rasmussen dirigeait déjà à l’époque qui avait autorisé la construction du premier gazoduc, Nord Stream 1, sur un tracé identique à celui proposé aujourd’hui et dont la capacité doit être doublée grâce au nouveau gazoduc. «Mais la situation géopolitique dans la région était complètement différente», argue le député social-démocrate Nick Hækkerup, pourfendeur de ce projet qui également très critiqué par Washington.

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Cet ancien ministre de la Défense énumère: «Le conflit en Ukraine, les tensions en mer Baltique, les incursions dans notre espace aérien, le déploiement de missiles Iskander dans l’enclave de Kaliningrad…» Conclusion: «Le Danemark ne pouvait décemment approuver la construction du gazoduc sans réagir, alors que nous avons 200 soldats danois postés en Estonie.»

«Changement de rhétorique»

Les marges de manœuvre des autorités danoises étaient limitées. Elles ne pouvaient évaluer que l’aspect environnemental du projet et son impact sur le trafic maritime. Le 1er décembre 2017, les députés ont trouvé la parade. Ils ont adopté un amendement qui permet au ministre des Affaires étrangères de mettre son veto à toute construction sur le plateau continental danois s’il estime que les intérêts du pays en matière de sécurité et de diplomatie sont menacés.

Depuis, la demande d’autorisation déposée par Nord Stream AG en avril 2017 est sur le bureau du ministre des Affaires étrangères, «en cours de traitement», fait-on savoir à Copenhague, sans plus de précision. En théorie, le ministre n’a même pas besoin de répondre.

«Je pense que Nord Stream AG n’a pas vu le coup venir», observe Trine Villumsen Berling, spécialiste des questions de sécurité à l’Université de Copenhague, elle-même surprise par le «changement de rhétorique à l’égard de la Russie, désormais clairement considérée comme une menace pour la sécurité du Danemark».

Une nouvelle demande d'autorisation

Prenant acte du vote des députés, le consortium a déposé une nouvelle demande d’autorisation pour un autre tracé auprès des autorités danoises, en août 2018. En contournant l’île de Bornholm par le nord, le gazoduc éviterait le plateau continental danois, pour ne traverser que les eaux territoriales du pays, soumises à une législation différente: seul l’impact environnemental du projet est pris en compte.

«Trouver un terrain d’entente en Arctique»

Le feu vert est donc quasiment garanti, ce qui cette fois risque d’irriter l’allié états-unien. «Quoi qu’on fasse désormais, nous aurons des ennuis, résume Hans Mouritzen, chercheur à l’Institut des études internationales à Copenhague. C’est pourquoi on préférerait que l’Union européenne se saisisse du dossier.»

Même si le Danemark veut «montrer qu’un petit pays peut défendre sa politique étrangère», selon le député Nick Hækkerup, Copenhague souhaiterait éviter de se faire des ennemis. «Jusqu’à maintenant, nous avons choisi les Etats-Unis, note Hans Mouritzen. Mais avec le Brexit, l’Allemagne est en train de devenir importante en Europe pour le Danemark [historiquement proche du Royaume-Uni], et nous allons avoir besoin de trouver un terrain d’entente avec Moscou en Arctique.»

Le 13 décembre, toutefois, le chef de la diplomatie danoise, Anders Samuelsen, a créé la surprise en constatant que la capture de navires ukrainiens par la Russie faisait «peser la balance du mauvais côté» et qu’il serait «difficile d’argumenter» en faveur d’un permis de construction sur le parcours initial. Nord Stream AG ne s’est pas encore exprimé sur le parcours révisé. Ulrich Lissek, porte-parole du projet, de passage à Copenhague mi-novembre, a estimé que le coût du blocage danois pourrait atteindre au moins 750 millions d’euros (841 millions de francs), sur un projet évalué à 10 milliards d’euros.

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