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L'avocat de la défense Michele Calantropo lors du procès contre un passeur présumé, en octobre 2017. 
© © Francesco Bellina / Cesura

Italie

Dangereux passeur ou simple plombier? Les doutes de la justice italienne

Présenté comme l’un des plus grands trafiquants d’êtres humains de la planète, Medhanie Tesfamariam Berhe est incarcéré à Palerme depuis dix-sept mois. Pourtant, tout indique qu’il y a erreur sur la personne

Avant le début des débats, le procureur palermitain Calogero Ferrara plaisante pour tuer le temps. Pourtant, le procès qui l’occupe recommence à zéro après 23 audiences et deux juges différents. Son issue pourrait décider de la carrière du procureur. Le juge de la cour d’assise fait son entrée. A sa droite, derrière une vitre, un jeune homme voûté, crucifix bleu autour du cou, semble mal en point. Pour Calogero Ferrara, il s’agit de Medhanie Yehdego Mered, un trafiquant d’être humains érythréen surnommé «le Général».

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Pour la défense, il est Medhanie Tesfamariam Berhe, un malheureux plombier qui a la malchance de partager son prénom avec le passeur responsable de centaines de morts. Pour la première fois en dix-sept mois, le juge décide subitement de lui donner la parole. Il se tourne vers l’interprète qui retranscrit les propos de l’accusé. Le silence se fait dans la salle. «Sachant que ce n’est ni mon nom, ni mon identité, je trouve très étrange de me retrouver ici. C’est absurde», déclare-t-il.

Carnage au large de Lampedusa

Le destin de ce malheureux plombier est lié au naufrage du 3 octobre 2013, il y a quatre ans. C’est à Lampedusa, devant les côtes italiennes, que 368 Erythréens trouvaient la mort, noyés. Sous le choc, l’Italie et l’Union européenne déclaraient la guerre aux passeurs. L’opération «Glauco», du nom d’un dieu grec, était lancée. Avec la collaboration des polices soudanaise et britannique, le parquet de Palerme identifie le Général comme le principal responsable de ces noyades au moyen de dizaines d’interviews et d’écoutes.

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La chasse est lancée. Le 24 mai 2016, la police soudanaise annonce avoir arrêté le passeur multimillionnaire. Deux semaines plus tard, la police italienne le réceptionne à Khartoum. La machine médiatique s’emballe et les images de Medhanie arrivant à l’aéroport de Rome, menotté, font le tour du monde.

«L’arrestation de l’année»

Pourtant, très vite, la communauté érythréenne s’émeut. Ce qui devait être une victoire de taille pour la police italienne se transforme en fiasco. Des dizaines d’Erythréens contactent le procureur pour témoigner contre ce qu’ils voient comme une erreur judiciaire. En vain. Cette arrestation en entraîne une dizaine d’autres et les responsables politiques italiens en font un argument de campagne. Lors d’une conférence de presse à Palerme, le ministre de l’Intérieur, Angelino Alfano, déclare même que «c’est l’arrestation de l’année 2016».

Très vite, Calogero Ferrara, le procureur, fait cependant face à un problème de taille. La photo du trafiquant Mered utilisée pour son arrestation ne ressemble absolument pas à celle de l’homme emprisonné. Comme le montre la copie du passeport du véritable trafiquant, le général Mered est plus âgé: il y a une différence de six ans entre les deux hommes. Contre toute attente, le procureur change alors de version et déclare que cette photo n’est pas la bonne. Problème, elle a été formellement identifiée par le frère du trafiquant réfugié en Hollande, ainsi que par la police romaine dans un rapport en décembre dernier.

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Libération prochaine?

Lorsque le compte Facebook et l’un des téléphones sous écoutes du Général sont à nouveau en activité, le procureur palermitain s’entête et refuse de vérifier si le dangereux trafiquant est encore en liberté. Rebelote lorsque la femme du Général, une certaine Lydia Tesfu, déclare publiquement que l’homme emprisonné n’est pas son mari. Pour Michele Calantropo, avocat de la défense, les incohérences de la magistrature symbolisent ce dossier. «Ce qui m’attriste, c’est que l’enquête avait été très bien menée jusqu’à cette arrestation. Je ne comprends pas quelle est leur stratégie ni pourquoi ils s’entêtent», observe-t-il. L’homme de loi espère obtenir la libération de son client avant la fin de l’année.

Selon nous, le procureur sait que ce n’est pas lui. Mais peut-être a-t-il peur de perdre la face?

«Fish», un ami de l'accusé

«Fish», un ami de la famille qui vit aujourd’hui à Palerme, reflète l’avis de la communauté érythréenne: «Selon nous, le procureur sait que ce n’est pas lui. Mais peut-être a-t-il peur de perdre la face?» Interrogé, Calogero Ferrara refuse de s’exprimer avant la fin de l’affaire. De part et d’autre, la pression s’accentue sur ses épaules. Le dossier n’avance pas. Avec cette question lancinante: la justice palermitaine maintient-elle un innocent en prison dans le seul but de ne pas être ridiculisée? Pour l’Italie, remettre la faute sur les autorités soudanaises pourrait compromettre le processus de Khartoum, un accord de coopération décrié entre l’Union européenne et l’Union africaine visant à stopper le flux migratoire.

«Nous ne sommes pas sa famille»

Pour l’avocat Michele Calantropo, cette situation est incompréhensible. «J’ai plus de 50 témoins qui confirment que mon client n’est pas le général Mered. Mais la plupart n’ont pas encore été entendus», se plaint-il. Tenace, il espère obtenir un visa pour la mère de Medhanie Tesfamariam afin de réaliser des tests ADN en Italie. Rongée par l’incertitude, la famille de Medhanie vit un véritable cauchemar.

Contactée par téléphone, Seghen Tesfamariam, sa sœur, est dans tous ses états. «A chaque nouvelle audience, je m’inquiète. Je n’ai aucune nouvelle. Pour la justice italienne, nous ne sommes pas sa famille. Du coup, nous n’avons pas le droit de lui rendre visite», explique-t-elle depuis le Soudan. Pendant que le parquet palermitain semble jouer la montre, le juge conclut cette audience préliminaire: «Essayons d’aller le plus vite possible. Nous avons perdu assez de temps, surtout si nous devions découvrir qu’un innocent est emprisonné chez nous depuis plus d’un an.»

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