Interview

Daniel Debomy: «Les Italiens ne sont pas devenus europhobes»

Chercheur associé à l'Institut Jacques Delors, Daniel Debomy relativise la vague eurosceptique sortie des urnes italiennes

Le Temps: L’Europe a-t-elle perdu l’Italie ce dimanche?

Daniel Debomy: Non, je ne crois pas. Les Italiens ne sont pas devenus europhobes. Je suis convaincu que si l’Europe retrouvait un nouvel élan, les Italiens seraient les premiers enthousiastes. Je ne vous dirais pas cela d’un pays matérialiste. L’Italie est beaucoup plus idéaliste. Les Italiens avaient par le passé une relation fusionnelle avec l’Europe. Elle était vue comme une super-mère protectrice, au-dessus de la mère patrie, à même de pallier les manquements de l’Etat italien. De manière générale, les Italiens sont beaucoup plus défiants à l’égard de leurs propres dirigeants et de leurs institutions.

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Mais ils ont aussi de bonnes raisons de penser que l’Europe les a laissés tomber face à la pression migratoire. Bruxelles est toujours incapable d’imposer des quotas de répartition, visant à soulager l’Italie et la Grèce.

Les partis eurosceptiques ont été très habiles à exploiter ce ressentiment. L’immigration a été l’un des thèmes principaux de la campagne, c’est indéniable. Mais j’observe aussi que la question européenne a été beaucoup moins présente. D’ailleurs, ni la Ligue ni le Mouvement 5 étoiles ne réclament une sortie de la zone euro, alors que les Italiens ont longtemps eu le sentiment que l’adoption de la monnaie unique avait fait augmenter les prix. Aujourd’hui, deux tiers de la population se déclarent attachés à l’euro. Une majorité claire comprend que leur pays ne se porterait pas mieux en dehors de la zone euro. Même les partis eurosceptiques l’ont intégré.

Pendant la campagne, Matteo Salvini a promis d’expulser des centaines de milliers de clandestins. Face à l’inaction des Européens, l’Italie ne sera-t-elle pas tentée par des mesures unilatérales en Méditerranée?

Le futur gouvernement, même s’il est formé par la Ligue, sera tenu par la réalité. Si un jour il devient premier ministre, Matteo Salvini peut s’allier avec la Hongrie et la Pologne. Mais est-ce que cela aidera concrètement l’Italie en première ligne face au défi migratoire? Je ne le pense pas. L’Italie n’est pas la Hongrie. On peut construire un mur sur quelques centaines de kilomètres de frontière terrestre, mais pas sur des milliers de kilomètres de côtes.

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Mais que peut encore attendre Rome de Bruxelles sur le dossier migratoire?

La chancelière allemande Angela Merkel et le président français Emmanuel Macron viennent de proposer qu’une partie des fonds européens soient redirigés en faveur des pays en première ligne face à la migration. Les pays d’Europe centrale s’y sont immédiatement opposés. Mais c’est une bonne piste, à même de redonner aux Italiens confiance dans le projet européen.

Pensez-vous que cela sera suffisant?

Les Italiens attendent une Europe davantage sociale. Il est d’ailleurs remarquable que leur confiance en l’Europe a plongé au début des années 2000, quand la crise économique a commencé à se faire durement sentir sur l’économie du pays.

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