Portrait

Daniel Kretinsky, le milliardaire tchèque qui affole la presse française

Quatre ans après avoir acheté la branche tchèque du groupe Ringier Axel Springer, Kretinsky et ses associés s’attaquent désormais au marché médiatique français. Après s'être intéressé à l’hebdomadaire «Marianne» puis aux titres de Lagardère comme «Elle» et «France Dimanche», son groupe est entré au capital du «Monde» ce jeudi

Jeudi en milieu d'après-midi, la direction du quotidien Le Monde a annoncé que l'entrepreneur Matthieu Pigasse avait revendu à l'homme d'affaires tchèque Daniel Kretinsky 49% des actions de sa holding Le Nouveau Monde, l'un des actionnaires du groupe.

«Tout changement de contrôle du groupe Le Monde devrait être consensuel et devrait faire préalablement l'objet d'un accord» de Xavier Niel, autre actionnaire du journal, de Matthieu Pigasse lui-même «et du Pôle d'indépendance», qui regroupe la Société des rédacteurs, les salariés et des actionnaires historiques, souligne la direction dans un message aux salariés.


«La presse est dans un tel état qu’elle a besoin d’être sponsorisée – et c’est ce que nous faisons»: à la tribune d’une récente conférence organisée dans les montagnes slovaques, Daniel Kretinsky se montre engagé derrière ses petites lunettes, élégant sans bling-bling et très à l’aise dans la langue de Shakespeare. «Nous sommes en train de fabriquer des générations d’ignares politiques», assène-t-il, critiquant le rôle joué par Google et Facebook et leur poids devenu incontrôlable.

Voici donc le milliardaire tchèque de 43 ans en train de plaider pour «un journalisme de qualité, pilier de tout système démocratique», dans une Slovaquie encore ébranlée par l’assassinat d’un journaliste d’investigation en début d’année. Pourtant, si l’on en juge par ses premières acquisitions sur le marché tchèque des médias, le choix semble avoir davantage porté sur la quantité que sur la qualité, avec en premier lieu le quotidien au plus gros tirage qu’est le tabloïd Blesk.

«Armes de dissuasion» et club de foot

Blesk, avec l’hebdomadaire Reflex et le quotidien Sport, faisait partie du lot racheté à Ringier Axel Springer (propriétaire du Temps) en 2014. Selon un bon connaisseur de la vie politico-économique praguoise, les gros entrepreneurs cherchaient pendant cette période à prendre le contrôle de médias pour s’en servir comme «des armes de dissuasion contre leurs adversaires et concurrents». «J’aurais dû acheter Blesk», regrettait alors l’actuel premier ministre tchèque Andrej Babis (lui aussi businessman milliardaire), qui, au moment de son entrée en politique, a acheté deux autres quotidiens dits plus sérieux.

Contrairement à Andrej Babis, Daniel Kretinsky n’a, pour l’instant en tout cas, jamais été accusé d’influencer la ligne éditoriale de ses médias. Les journalistes du quotidien Sport n’ont pas baissé de ton dans les critiques envers le club du Sparta Prague, propriété du milliardaire depuis près d’une quinzaine d’années mais jamais très performant. Cet investissement dans le football semble être le plus mauvais effectué par cet homme discret, qui a, sinon, réussi dans le monde des affaires tout ce qu’il a entrepris dès le plus jeune âge.

«Géant discret du charbon»

Après des études de droit à Brno, sa ville natale, et à Dijon, où il a amélioré son niveau de français, il rejoint le groupe financier J&T, monté par des hommes d’affaires slovaques et qui finira par investir partout en Europe, notamment dans le secteur bancaire suisse. Fils d’une juge constitutionnelle et d’un universitaire, «il était le plus brillant de tous les juristes de notre équipe», se souvient l’un de ses collègues de la fin des années 1990. Avec les dirigeants de J&T, dont Patrik Tkac, qui reste aujourd’hui un de ses partenaires dans la branche médiatique de ses affaires, l’avocat stagiaire Kretinsky apprend vite les rouages de l’économie postcommuniste.

Grâce à l’aide d’autres fortunes de République tchèque, dont Martin Roman et Petr Kellner – respectivement ancien dirigeant du groupe énergétique CEZ et dirigeant du groupe PPF –, il prend son envol au début des années 2000 et devient un acteur incontournable de l’électricité et du gaz au cours de la dernière décennie, en rachetant entre autres des centrales thermiques, des mines de charbon et des gazoducs. Après l’Europe centrale, Kretinsky s’attaque avec son groupe EPH (acronyme de holding énergétique et industriel en tchèque) aux marchés occidentaux, dont l’Angleterre et l’Allemagne, où la presse l’a surnommé «le géant discret du charbon» suite au rachat de mines au suédois Vattenfall.

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Le Tchèque diversifie ensuite son portfolio, présent également dans le commerce en ligne ou dans le capital du grand distributeur allemand Metro, tandis que, via sa filiale Czech Media Invest (CMI), il s’empare maintenant de grands titres d’une presse française en pleine crise. Après Marianne, Elle et autres Télé 7 Jours cet été, CMI entre dans le capital du quotidien Le Monde. Mais pourquoi? La réponse n’intéresse pas seulement les rédactions concernées.

Pro-européen cultivé

Le journaliste économique français Emmanuel Schwartzenberg avançait cette semaine l’hypothèse selon laquelle la privatisation programmée du groupe Engie (ex-GDF Suez) pourrait expliquer l’arrivée soudaine de l’investisseur tchèque et de ses associés. Selon Schwartzenberg, au vu du marché actuel de l’énergie en Europe, «un rapprochement capitalistique entre EPH et Engie prend tout son sens», d’autant que les deux entités ont déjà négocié quelques gros contrats par le passé. Cela donnerait en tout cas un autre sens aux millions dépensés pour s’emparer de journaux et magazines français, prestigieux pour certains mais tous financièrement mal en point.

«Kretinsky est un pro-européen cultivé, francophile et amateur d’art contemporain, estime un homme d’affaires praguois ayant participé à de récentes négociations avec lui, mais il ne vit pas au pays des Bisounours. Sa réputation d’investisseur aguerri et de cost killer n’est plus à faire et cela m’étonnerait qu’il vienne en France uniquement pour se lancer dans le mécénat.»

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