Daniel Lavanchy a une longue expérience dans la gestion des épidémies. Chef de la division «maladies virales» entre 1995 et 2001 à l’Organisation mondiale de la santé (OMS) avant d’être nommé chef de projet lors des crises sanitaires, il s’est rendu dans tous les points chauds pour évaluer les situations et faire des recommandations à l’OMS. Par exemple, il était aux commandes à Hongkong en 1997 lors de l’épidémie de H1N1. Auparavant, ce spécialiste en médecine interne avait fait une longue carrière au CHUV, à Lausanne, tout en conseillant des Etats sur la gestion des attaques virales. Après les attentats de septembre 2001 et les attaques à l’anthrax aux enveloppes piégées fin 2001 aux Etats-Unis, Daniel Lavanchy avait été mobilisé dans le domaine de la biosécurité. Le médecin vaudois, désormais en retraite active, suit la crise du coronavirus en observateur averti.

Notre suivide l’actualité de lundi liée au virus.

Le Temps: Quel regard portez-vous sur la façon donc l’OMS gère la crise du coronavirus depuis janvier?

Daniel Lavanchy: Elle l’a fait avec beaucoup de réalisme. Sa tâche est de trouver un équilibre délicat entre d’une part le savoir et, de l’autre, l’expérience et ce qu’on ne sait pas. Les organisations de santé publique et les Etats ont fait beaucoup de progrès en termes d’outils et de discipline. Les gouvernements ont reconnu l’importance d’avoir des épidémiologistes au sein de leur système de santé. Même des pays émergents ou en développement reconnaissent cette nécessité et se sont équipés de laboratoires et de centres de recherche qui évaluent et agissent en permanence sur les risques.

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Quels sont les principaux outils qui entrent en jeu lors d’une crise telle que celle que nous connaissons aujourd’hui?

La communication en premier. Elle joue un rôle clé dans toute gestion de crise, par exemple pour annoncer le passage du stade d’épidémie à celui de pandémie. Les enjeux économiques sont colossaux. Une annonce précipitée peut mener des Etats à fermer leurs frontières et stopper les échanges commerciaux. Cela peut dégénérer rapidement en pénurie de médicaments, de vivres et d’eau. Il ne faut pas que le remède soit en fin de compte pire que le mal. Les Centers for Disease Control and Prevention, qui sont au cœur du système de santé au Etats-Unis, avaient déclaré une pandémie de Covid-19 au début de la semaine passée, avant l’OMS.

Comment la Suisse a-t-elle réagi?

Alain Berset, le conseiller fédéral chargé de la Santé, a su saisir les enjeux dès l’apparition du virus dans le pays. Il a pris des mesures justes. Il n’a pas restreint immédiatement la mobilité et l’activité économique s’est poursuivie presque normalement. Tout en montrant que la situation était grave, il n’a pas créé de panique au sein de la population. Sinon, tout le monde se serait précipité aux urgences en même temps. Cela mettrait le personnel soignant sous forte pression. Les restrictions en matière de rassemblements de personnes et les annulations d’événements sportifs ou autres sont raisonnables. Nous pouvons vivre cette année sans le Salon de l’auto à Genève. Tout comme nous pouvons nous passer des matchs de foot pendant cette période.

Les épidémies arrivent souvent par vagues. Il y a une deuxième, puis une troisième vague. La situation se stabilise en Chine, mais je me méfie

Daniel Lavanchy

La Suisse a-t-elle les capacités, en personnel et en équipements, pour faire face à la crise?

Oui. S’il le faut, nous sommes aussi capables de monter un hôpital très rapidement. Mais le plus important est qu’on doit tout faire pour empêcher la propagation du virus et éviter de mettre les services hospitaliers sous pression. Tout le monde est susceptible de l'attraper. Notre système sanitaire peut suivre pour autant que la courbe des personnes infectées reste la plus plate possible. En Suisse, la solidarité fonctionne aussi.

Comment, à votre avis, les Chinois ont-ils géré la crise?

Au départ, il y a eu un flottement à Wuhan pendant trois ou quatre semaines. On ne sait pas pourquoi. Nous ne savons pas parce que nous n’avons pas accès à toutes les informations dans les hôpitaux. Le premier réflexe est peut-être de ne pas tout dire immédiatement, mais à l’heure d’internet, on ne peut pas cacher l’information. On aurait probablement pu gagner un peu de temps. Par la suite, la réaction a été globalement bonne. Ils ont mis toute leur énergie. Ils ont fourni rapidement les séquences du virus aux laboratoires internationaux, qui ont alors démarré la recherche pour des tests. Sur place, ils ont déployé des mesures restrictives pour éviter la contagion. Nous saurons plus tard ce qui a marché et ce qui n’a pas marché.

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Le monde détient-il cette capacité de faire face à la pandémie?

Ce n’est pas le cas de tous les pays, notamment des Etats-Unis où le président disait il y a une semaine qu’il contrôlait la situation. Apparemment, il a changé d’avis, mais il ne contrôle plus rien. L’épidémie allait inévitablement gagner les Etats-Unis, avec des infections et des morts. Ce sera aussi le cas en Afrique. A ce stade, nous n’avons pas accès à toutes les informations. Des responsables africains tendent à les cacher comme ils l’avaient fait dans le cas d’Ebola. Le moment venu, ce sera une situation difficile. Les pays ne sont pas bien organisés. Ils ne savent même pas ce qui vient de Chine. Beaucoup de Chinois transitent par l’Europe avant d’aller en Afrique. Avec un manque d’informations à la base, un système économique et sanitaire faible, le prix à payer pourrait être cher.

Etes-vous surpris que le coronavirus arrive en Europe?

Non. La pandémie va faire le tour de la planète. En Italie, il fallait rapidement fermer toutes les écoles.

A quoi devons-nous faire particulièrement attention?

Les épidémies arrivent souvent par vagues. Il y a une deuxième, puis une troisième vague. La situation se stabilise en Chine, mais je me méfie. La grippe espagnole avait fait des ravages lors de la deuxième vague. En ce qui concerne le coronavirus, nous devons donc rester vigilants.