états-Unis

Daniela Greene, employée du FBI, épouse de terroriste

La jeune femme a rejoint un combattant de l’Etat islamique en Syrie avant de purger une peine de 2 ans de prison aux Etats-Unis. Une affaire qui comporte de nombreuses zones d’ombre

Simple traductrice du FBI tombée amoureuse d’un terroriste ou agent infiltré dépassé par sa mission? La question mérite d’être posée alors que CNN vient de révéler l’histoire de Daniela Greene, partie en Syrie en juin 2014 pour épouser le djihadiste allemand Denis Cuspert, alias Abu Talha al-Almani, connu dans le milieu du rap sous le nom de Deso Dogg. Cinq semaines plus tard, apparemment prise de remords, elle est rentrée aux Etats-Unis, où elle a été arrêtée. Elle a purgé une peine de 2 ans de prison et a été libérée à l’été 2016, après avoir collaboré avec les autorités fédérales.

Elle craint pour sa sécurité

Daniela Greene, qui vit dans l’Etat de New York, craint aujourd’hui pour sa sécurité et celle de sa famille. Elle travaille à l’accueil dans un hôtel, et préfère se tenir à l’écart des médias. Son avocat, Shawn Moore, ne commente pas non plus le dossier. L’affaire est troublante. Elle entache l’image du FBI, alors que son directeur, James Comey, est déjà contesté: il vient d’être auditionné par le Sénat pour avoir, quelques jours avant l’élection présidentielle, rouvert une enquête sur l’affaire des e-mails privés d’Hillary Clinton.

En travaillant pour le FBI, officiellement comme traductrice, Daniela Greene a dû subir des contrôles de sécurité stricts. Née en Tchécoslovaquie, elle a été élevée en Allemagne, où réside encore une partie de sa famille. C’est en raison de sa maîtrise de l’allemand qu’elle a été amenée à travailler sur le dossier Abu Talha al-Almani, désigné dans les documents de la Cour de district de Washington, épluchés par Le Temps, comme le «leader d’un groupe terroriste salafiste s’inspirant d’Al-Qaida», membre de l’Etat islamique. D’abord caviardés, ces documents ont été rendus accessibles en mai 2015, sans que leur contenu ait été rendu public. Jusqu’à ce que CNN sorte son enquête. Depuis, Daniela Greene vit difficilement cette soudaine «notoriété», dont elle se serait bien passée.

Avec une tête coupée

Sur Internet, des vidéos macabres montrant le djihadiste allemand circulent, dont l’une où il tient une tête coupée. Dans un enregistrement datant d’avril 2014, il prête allégeance au chef de l’Etat islamique et menace directement Barack Obama d’un geste sous la gorge. Il a à plusieurs reprises appelé à commettre des attentats et a rendu hommage à Oussama ben Laden dans une chanson. Il avait d’abord été donné pour mort après des raids américains fin 2015, mais serait bel et bien vivant, selon un démenti publié par le Pentagone en août 2016. En raison de son passé dans le rap, Abu Talha al-Almani a une aura particulière auprès des jeunes et un pouvoir de fascination qui fait de lui un important recruteur pour l’Etat islamique. Ce charisme a-t-il touché Daniela Greene en plein cœur?

Selon l’acte d’accusation, Daniela Greene aurait menti à ses supérieurs. Devant justifier ses déplacements à l’étranger, elle a, le 11 juin 2014, prétendu devoir se rendre dix jours plus tard en Allemagne pour rendre visite à sa famille, comme le prouve un formulaire FD-772. Des relevés de sa carte bancaire attestent qu’elle avait acheté un billet aller-retour pour la Turquie, avec un départ prévu le 13 juin. Mais c’est finalement le 23 juin qu’elle vole en direction de la Turquie à bord d’un avion d’Air Canada. Elle n’avait alors acheté qu’un aller simple. Sur place, Daniela franchit la frontière syrienne près de Gaziantep, aidée d’un djihadiste dépêché par son futur mari. Elle épouse Abu Talha al-Almani alors qu’elle était déjà mariée à un soldat américain, et lui précise, toujours selon l’acte d’accusation, qu’il est sous enquête du FBI.

Des circonstances troubles

Le djihadiste se doutait-il déjà avant que Daniela Greene travaillait pour le FBI? Comment expliquer qu’il n’ait pas cherché à s’en débarrasser après cette hallucinante révélation? Ces questions demeurent sans réponse. Les circonstances exactes de l’arrestation de la jeune femme, rentrée aux Etats-Unis le 6 août 2014, sont également entourées d’un certain mystère et ne sont jamais mentionnées dans les documents. Elle a probablement été exfiltrée par le FBI après avoir rejoint la Turquie. Daniela Greene aurait pu être accusée de complicité de terrorisme, mais elle n’a été condamnée finalement qu’à 2 ans de prison pour «fausses déclarations impliquant le terrorisme international», alors qu’elle en risquait 8.

Daniela Greene a commencé à travailler pour le FBI en février 2011, engagée comme «linguiste». Elle collabore avec le bureau de Detroit dès janvier 2014, où elle a notamment pour mission de participer à l’enquête sur le rappeur allemand féru d’arts martiaux devenu djihadiste. Denis Cuspert s’est converti à l’islam en 2010, après un grave accident de voiture. Selon un rapport de l’institut Memri, il se rend en Syrie en 2013. Daniela Greene a mis la main sur ses différents profils internet, dont deux comptes Skype. Selon les documents de justice, elle en a identifié un troisième, qu’elle n’aurait pas communiqué au FBI. C’est probablement par Skype qu’elle est pour la première fois entrée en contact direct avec le djihadiste. Des recherches du FBI ont prouvé qu’en juillet 2014 les comptes Skype du djihadiste et de Daniela Greene provenaient de la même adresse IP.

Le 9 juillet 2014, Daniela Green écrit dans un mail, depuis la Syrie: «Je suis partie et je ne peux pas revenir […]. Je suis dans un environnement très rude et je ne sais pas combien de temps je vais tenir ici, mais cela ne fait rien, c’est déjà un peu trop tard.» Son destinataire n’est pas identifié. Dans un autre mail, elle se dit consciente de risquer une lourde peine de prison si elle rentre aux Etats-Unis. Un mandat d’arrêt à son encontre est lancé le 1er août. Elle est arrêtée cinq jours plus tard. Elle a apparemment rapidement collaboré avec le FBI.

En février 2015, Denis Cuspert est officiellement désigné comme un «specially designated global terrorist» sur le site du FBI, mais aucune allusion au mariage n’est faite dans la courte fiche de description.

C’est un journal allemand, Bild am Sonntag, qui a parlé de cette curieuse affaire en premier, le 15 février 2015, sans toutefois révéler l’identité de l’employée du FBI. L’hebdomadaire donnait alors une version bien moins «romantique» de l’affaire. Il décrit une opération d’infiltration «spectaculaire» organisée par le FBI, confirmée par des sources proches des Renseignements allemands et américains. Une chose est sûre: Daniela Greene, en passant cinq semaines avec des combattants de l’Etat islamique en Syrie, dispose d’informations clés pour les services secrets.

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