États-Unis

La danse du ventre des candidats démocrates face à l’électorat noir

Les Afro-Américains représentent 20% de l’électorat démocrate. S’ils votent de façon homogène, leur poids pourrait s’avérer déterminant aux primaires des prochaines présidentielles

Le révérend Al Sharpton a réussi un sacré tour de force. Figure des droits civiques aux Etats-Unis, il dirige le National Action Network (NAN) qu’il a fondé en 1991, principale organisation de défense des droits des Afro-Américains. Et la semaine dernière, pour la NAN Convention 2019, il est parvenu, en trois jours, à attirer la majorité des candidats démocrates à l’élection présidentielle.

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Un bloc homogène

C’est près de Times Square, à New York, que Kamala Harris, John Hickenlooper, Bernie Sanders et Elizabeth Warren, tous candidats pour 2020, se sont succédé vendredi matin, dans la salle de bal Metropolitan East de l’hôtel Sheraton. Avec chacun 15 minutes à disposition pour convaincre. A en juger par les tonnerres d’applaudissements – et les cris – dans la salle, c’est toutefois une «non-candidate» qui a été la star de la matinée: la New-Yorkaise Alexandria Ocasio-Cortez, la plus jeune élue du Congrès, bien ancrée à gauche, qui incarne le renouveau démocrate. Elle a été accueillie comme une rock star. Les jours précédents, Beto O’Rourke, Andrew Yang, Julian Castro, John Delaney et Pete Buttigieg, qui espèrent tous obtenir le ticket pour déloger Donald Trump de la Maison-Blanche, avaient fait le déplacement. Vendredi après-midi, nouveau défilé de candidats: Amy Klobuchar, Kirsten Gillibrand et Cory Booker. Donc 12 sur 17 au total.

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Si Al Sharpton a réussi à attraper autant de poissons aux ambitions présidentielles dans ses filets, c’est pour une raison simple: les candidats ont tout intérêt à s’attirer les faveurs des Afro-Américains, qui représentent désormais 20% de l’électorat démocrate, comme l’a rappelé le Pew Research Center après un sondage effectué à la sortie des urnes lors des primaires de 2016. Surtout, contrairement à d’autres groupes, les Noirs votent généralement de manière très homogène aux primaires. En 2016, plus de 80% ont voté en faveur de Hillary Clinton; un pourcentage similaire à celui obtenu par Barack Obama en 2008. Bill Clinton a convaincu 70% des Noirs américains en 1992 et Jesse Jackson 75% en 1984 et 1988, précise encore CNN. Grâce à cette homogénéité, le poids des Noirs pourrait s’avérer déterminant pour le choix du prochain candidat démocrate. C’est ce qui s’est passé en 2016 pour Hillary Clinton, qui a battu Bernie Sanders.

La question des esclaves

Kamala Harris sait bien jouer cette carte, elle qui espère devenir la première présidente noire des Etats-Unis. Vendredi, elle a axé son discours sur la justice, son domaine de prédilection, ce qui lui a valu d’électriser la salle en rappelant les nombreuses discriminations et inégalités dont les Noirs font l’objet. «Quand des parents noirs doivent dire à leur garçon de 12 ans qu’il risque d’être chassé et de se faire tirer dessus à cause de sa couleur de peau, ce n’est pas de la justice, c’est de l’injustice!» a-t-elle notamment martelé, scandant la dernière partie de sa phrase comme un mantra. A l’inverse, Elizabeth Warren s’est montrée plutôt décevante. Sur un ton presque professoral, elle s’est surtout étendue sur son parcours de mère ayant cherché à élever des enfants tout en travaillant, en mettant l’accent sur les lacunes en matière de garde d’enfants.

Le plus dynamique était le plus âgé: le sénateur Bernie Sanders. Boudé par les Afro-Américains en 2016, il a reçu un plutôt bon accueil, surtout quand il a qualifié l’actuel président de «raciste, sexiste et homophobe», et qu’il a déclaré vouloir terrasser le «racisme institutionnel», responsable d’inégalités flagrantes. Presque tous ont cité Martin Luther King. Après chacun des discours, un peu comme lors des concours de Miss, Al Sharpton, silhouette fluette dans un costume gris argenté, est monté sur scène pour poser les deux mêmes questions aux candidats. L’une sur le besoin de réformer le système judiciaire américain et la politique d’incarcération de masse, l’autre sur l’indemnisation des descendants d’esclaves, un thème très sensible qui s’impose dans la campagne 2020.

En 1865, Abraham Lincoln avait promis «40 acres et une mule» aux près de 4 millions d’esclaves devenus libres, une promesse qui n’a jamais été tenue. La semaine dernière, tous les candidats ont assuré, les yeux plantés dans ceux du révérend Al Sharpton, qu’ils signeraient, une fois élus à la Maison-Blanche, un décret pour plancher sur l’indemnisation des descendants d’esclaves. Al Sharpton ne manquera pas de le leur rappeler en cas d’élection.

Les Hispaniques à scruter

Selon le Pew Research Center, les Hispaniques pourraient, en 2020, devenir le plus important groupe ethnique parmi les votants. Avec 32 millions d’individus, ils représentent environ 13% de l’électorat total, un peu plus que les Afro-Américains (30 millions). Ils n’étaient que 7% en 2000 et 8% en 2008. En 2020, 30% des électeurs ne seront pas des Blancs, contre 25% en 2000, souligne encore le centre. Les candidats démocrates ne vont donc probablement pas se contenter de séduire les Noirs, dont le taux de participation avait d’ailleurs baissé en 2016, une première en vingt ans. Ils risquent bien de vouloir également très vite faire des progrès en espagnol…

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